Martine Storti

11 avril 2016 Entretien à propos de mon livre Sortir du manichéisme

Quelles étaient vos motivations pour écrire le livre ? Trop d’incohérences dans le circuit médiatique et les amalgames en tout genre ?

Ecrire ce livre est devenue une nécessité pour moi après les attentats de janvier 2015 contre Charlie Hebdo et contre l’Hyper Cacher. Avec les manifestations en réponse à ces attentats, on a parlé d’un «esprit du 11 janvier».

Le 11 janvier, des millions de femmes et d’hommes avaient exprimé certes un refus du terrorisme, de l’intégrisme islamique, de la barbarie. Mais elles exprimaient plus qu’un refus, elles exprimaient un besoin et même une exigence de solutions, avec la conscience que celles-ci ne passaient pas par des oppositions sans cesse réactivées mais par la mise en commun et en œuvre de principes politiques, par-delà des religions, les couleurs de peau, les origines. Il fallait retrouver l’action politique, pour construire quelque chose.

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Se mettre du côté de celles qui n’ont pas le choix

En 2004, le philosophe Alain Badiou qualifiait la loi interdisant le voile à l’école de « loi capitaliste pure », ordonnant que « la féminité soit exposée, autrement dit que la circulation sous paradigme marchand du corps féminin soit obligatoire ». Une décennie plus tard, « la mode islamique » lancée par certaines marques, permet de prendre la mesure de la pertinence de l’analyse !

Pour vendre, le capitalisme, encore appelé  « paradigme marchand », ou néolibéralisme économique, comme on voudra, s’accommode de tout, des corps féminins dénudés comme des corps couverts, des fesses exposées comme des cheveux cachés, du string comme du burkini. Pourquoi ne pas s’y mettre puisqu’il y a un marché de la burka à fleurs et du tchador à carreaux ? Pourquoi de surcroît, ne pas les qualifier, trouvaille géniale de communicant, de « mode pudique » ?

Et c’est là que la mode versus loi du marché rejoint, en le sachant ou en l’ignorant, après tout je m’en fiche, des propos, des textes, des injonctions relatives aux femmes musulmanes ou d’origine musulmane qui ne portent pas le foulard. Sans pudeur, dit d’elles tel imam, violées potentielles, affirme un autre. Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, et auto-proclamée anti-raciste, affirme quant à elle que le foulard envoie « un message clair à la société indigène : nous appartenons à la communauté et nous l’assurons de notre loyauté » et un message tout aussi clair à la société blanche : « nous ne sommes pas des corps disponibles à la consommation masculine blanche ». Que faut-il comprendre ? Que les femmes qui ne portent pas le foulard envoient un message de disponibilité à « la consommation masculine blanche » et accessoirement non blanche ?

Sans doute des femmes portent-elles le voile par choix, comme elles disent, et pour des raisons multiples et hétérogènes : piété religieuse, positionnement politique, affichage identitaire, réponse à la stigmatisation,  pudeur ou au contraire impudeur exhibitionniste – à se cacher on se montre – ou encore pour rendre visibles le racisme et l’islamophobie, ou pour provoquer les « féministes occidentalo-centrées » ou « franco-centrées »,  ou pour signifier un refus de la modernité ou pour au contraire la mettre en œuvre, façon « c’est mon choix et je vous emmerde »…

Mais est-il permis d’être d’abord et avant tout du côté de celles qui le portent parce qu’on – et qu’importe qui est ce « on » – les y oblige ? Est-il permis, sans être traitée de raciste ou d’islamophobe, de considérer aussi le voile comme une façon de faire porter aux femmes le poids de l’identité, ou encore comme un signe de subordination et de contrôle des femmes ? Est-il  permis de le considérer aussi comme pouvant être un signe politique, renvoyant à l’islam politique ? Est-il  permis d’y voir aussi un consentement à l’oppression ?

C’est le point de vue de la ministre des droits des femmes. Laurence Rossignol n’aurait certes pas dû utiliser le mot « nègre » ni comparer le port du voile à l’esclavage des Noirs. Elle a reconnu avoir eu tort, attitude qui n’est guère fréquente du côté du personnel politique. Il semble que pour certains, ce mea culpa soit insuffisant. Que veulent-ils ? Inscrire au fer rouge sur son front une marque d’infamie ?

En critiquant la dite « mode islamique », Laurence Rossignol se met du côté de celles qui n’ont pas le choix. Elle a raison. Il faut toujours être du côté de celles et ceux qui ne peuvent pas choisir. Et qui se battent pour la liberté, la leur et celle des autres.

On a pu entendre, à propos des caricatures de Mahomet, une invitation et même parfois une sommation à la prudence : avec la mondialisation, avec Internet, le local n’existe plus, ce qui est publié ici, est immédiatement regardé là-bas. Et ce qui est toléré ici peut être jugé là-bas insupportable. Ce lien entre ici et là-bas vaut aussi pour le voile.

Porté ici il peut signifier, pour d’autres femmes là-bas, une caution à ce qu’elles refusent, cet enfermement qui, peu importe le nom, burqa, tchador, abaya, niqab, hijab, est un enfermement dans le sexe, une négation de la personne, un interdit de liberté.

Des milliers de femmes non occidentales ont lutté au long du XXe siècle contre cet enfermement. D’autres ont pris aujourd’hui le relais, pour affirmer que les droits des femmes sont des enjeux politiques et non de mœurs comme ils sont une composante de la démocratie.  Ces femmes sont encore loin, très loin d’avoir partout gagné leur combat. Raison de plus pour ne pas les affaiblir en cautionnant ici ce qu’elles refusent là-bas.

Tribune parue dans Libération du 5 avril 2016

http://www.liberation.fr/debats/2016/04/05/se-mettre-du-cote-de-celles-qui-n-ont-pas-le-choix_1444178

Débat sur le même sujet sur RFI le 7 avril

http://www.rfi.fr/emission/20160408-mode-islamique-pourquoi-le-sujet-fait-il-debat-france

16 mars 2016 France culture, La grande table, émission de Caroline Broué

http://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/peut-encore-debattre

16 mars 2016 France culture, La grande table, émission de Caroline Broué

Après les attentats contre Charlie Hebdo, après le 13 novembre, après Cologne, le débat s’est-il davantage fermé en France ? Comment sortir du manichéisme qui occupe notre pays ?

Temeridad de Martincho en la plaza de Zaragoza. Tauromaquia. Estampe 18. 1816.
Temeridad de Martincho en la plaza de Zaragoza. Tauromaquia. Estampe 18. 1816. Crédits : Francisco de Goya / Museo del Prado

« La pensée en terme d’identité nous aveugle » Martine Storti

Pour cette seconde partie d’émission, nous recevons la professeure de philosophie Martine Storti. Journaliste, notamment à Libération, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages dont L’arrivée de mon père en France ,  Je suis une femme pourquoi pas vous ? , et plus récemment  Sortir du manichéisme. Des roses et du chocolat aux éditions Michel de Maule. Elle dialogue avec le journaliste et essayiste, directeur adjoint de la rédaction de l’hebdomadaire Marianne Alexis Lacroix.

« Je suis pour prendre le mot identité dans un autre sens, l’identité comme ce qui fait de l’identique, du semblable » Martine Storti

Son diffusé :

  • « Une femme honnête » de Jean Ferrat

Assez de faire de l’émancipation des femmes un enjeu identitaire

Un double processus d’occidentalisation de l’émancipation des femmes est à l’œuvre, conduit par des courants politiques, religieux, idéologiques (tous les qualificatifs conviennent) en apparences opposés mais qui concourent, chacun à leur manière, à la construction d’une impasse.

L’actuel débat autour des articles de Kamel Daoud en est un exemple de plus, il n’est pas le premier et sans doute pas le dernier.

Article publié sur Le monde.fr le 2 mars 2016

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Sortir du manichéisme

Mon nouveau livre en librairie depuis le 3 mars 2016 SORTIR DU MANICHEISME

APRES CHARLIE, APRES LE 13 NOVEMBRE, APRES COLOGNE

Un livre pour celles et ceux qui sont fatigués des intimidations, des oppositions binaires, des affrontements dogmatiques. Autant d’affaiblissements face aux assassins. Autant d’impasses qui empêchent de penser le présent.

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Décembre 2015 : deux articles sur le Front national et les droits des femmes

Article publié dans L’Humanité du 9 décembre : « Un infini mépris de l’égalité et de la liberté des femmes »

Il y a l’apparence : la nièce, plus jeune, plus radicale, et la tante plus âgée et plus raisonnable qui la corrige. Quand Marion Maréchal-Le Pen annonce qu’elle supprimera les subventions au Planning familial si elle est élue présidente de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Marine Le Pen, présidente du Front national, rétorque qu’une telle mesure n’est pas au programme du parti qu’elle dirige et qu’au niveau régional d’autres urgences s’imposent. L’ennui, c’est que d’autres têtes de liste pour les élections régionales ont exprimé les mêmes positions que la députée du Vaucluse, notamment Louis Aliot, par ailleurs compagnon de Marine Le Pen.

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Le porc, les femmes et le philosophe

Le philosophe Pierre Manent propose, dans son récent ouvrage Situation de la France , un compromis avec les Musulmans, seule manière, selon lui, de créer avec eux « une amitié civique » et de leur donner au sein de la nation française la place qu’ils méritent sans les obliger à abandonner leur être musulman, à la fois de religion, de culture et surtout de mœurs.
Qui dit compromis dit ce qui est négociable et ce qui ne l’est pas. L’une des propositions de Manent est que la République « cède sur les mœurs », qui comprennent par exemple le porc à la cantine et la place des femmes. Sous cet angle, deux interdictions doivent être clairement énoncées : celle de la polygamie et celle du voile intégral. « Pour le reste, les relations entre les sexes sont d’un sujet d’une telle complexité et délicatesse, nous explique ce philosophe, qu’il est sans doute déraisonnable de damner une civilisation sur cette question. »

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