Martine Storti

Tribune dans Libération à propos de la non mixité, des années 1970 à aujourd’hui

Paru sur site le 23 mars et sur version papier le 30 mars

Il y a quarante-cinq ans, en mars 1976, se tenait à Bruxelles le Tribunal international des crimes contre les femmes, avec près d’un millier de participantes, venues de nombreux pays pour témoigner des multiples violences subies et des multiples manières de les combattre. Sur quoi les comptes rendus de plusieurs médias de l’époque insistèrent-ils en priorité ? Sur le fait que les cinq journées étaient interdites aux hommes, fussent-ils journalistes. La non-mixité de sexe se transformant même, par exemple pour Paris Match – j’ai l’article sous les yeux – en «tribunal anti-hommes». On devine que si avaient alors existé Internet, réseaux sociaux et chaînes d’infos en continu, ledit tribunal les aurait occupés un moment !

Ce n’était pas la première fois, cependant, que la non-mixité de sexe suscitait critiques, énervement, injures et polémiques. Elle choqua dès les débuts du MLF (mouvement de libération des femmes) et tout au long des années 70. Cet «entre-femmes» délibéré était insupportable à beaucoup, hommes comme femmes. Combien de fois les filles du MLF ont-elles entendu les antiennes, énoncées en mode modéré : «Sans le soutien des hommes, vous n’y arriverez jamais», «il faut se battre ensemble» ou plus souvent en mode vindicatif : «Haine des hommes», «toutes des lesbiennes», des «hystériques», des «mal baisées» et j’en passe !

C’est qu’il y avait en effet dans cette affirmation que les femmes devaient se retrouver entre elles et seulement entre elles pour tracer un chemin de libération, une audace inadmissible, d’autant qu’elle émanait d’un camp politique, celui de l’extrême gauche, qui affirmait sans cesse la nécessaire articulation – on ne parlait pas alors d’intersectionnalité – de toutes les luttes.

Peut-on comparer cette non-mixité de sexe à la non-mixité dite de race ou de couleur de peau qui fait actuellement débat ? Je le crois. Des réunions sans participation de personnes blanches ne me semblent pas mettre en danger l’ordre républicain, comme cela a été dit et répété. Et ledit ordre me paraît bien davantage menacé par des inégalités et des discriminations que par quelques personnes noires qui décident de se réunir entre elles !

Si l’on débattait un peu calmement, en refusant la partie de ping-pong quotidienne entre des dogmatismes concurrents peut-être pourrait-on alors accepter qu’un mouvement d’émancipation ou de lutte contre des discriminations puisse avoir besoin d’un entre-soi libérateur pour se connaître et se reconnaître, se rencontrer et se raconter, pour découvrir un vécu commun, des expériences similaires. Peut-être pourrait-on aussi faire une distinction entre cette démarche et des idéologies qui trop souvent l’accompagnent, l’instrumentalisent ou la récupèrent. L’une n’entraîne pas nécessairement les autres.

Certaines militantes du MLF tiraient de la non-mixité de sexe la nécessité d’une séparation totale avec les hommes, aussi bien dans la vie publique que dans la vie privée, mais toutes n’ont pas pensé, agi et vécu ainsi. De même, dans ces années 70, Awa Thiam jugeait nécessaire de fonder une coordination des femmes noires tout en étant farouchement universaliste.

Aujourd’hui, il serait bon de ne pas assimiler réunions non-mixtes et idéologie décoloniale, celle qui essentialise blancs et non-blancs, qui considère la modernité occidentale comme intrinsèquement coloniale, impérialiste et raciste, et fait de la France une incarnation exemplaire de ce mal absolu ! Mais il serait bon aussi que les tenant·e·s de cette non-mixité affirment fermement que leur démarche ne se confond pas avec un tel catéchisme.

Une vie de combats par Liliane Chalon

« Une vie de combats », tel est le titre du livre que Liliane Chalon a consacré à sa mère Simone. Des combats, en effet, cette Simone-là, née en 1922 et morte en 2011 en a menés beaucoup. Et certains d’entre eux sont toujours au cœur de l’actualité. Il y a d’abord celui de la Résistance, « une évidence » dira-t-elle plus tard, durant la seconde guerre mondiale. Au fil des décennies, les noms des résistantes sont peu à peu sortis de l’oubli, montrant ainsi que la lutte contre le nazisme se conjuguait aussi et largement au féminin. La jeune Simone a 20 ans, elle habite Cluny et elle devient vite une agente de liaison entre des réseaux et maquis, embarquée ainsi dans la résistance bourguignonne, dont son père est l’une des figures. C’est aussi dans ce cadre qu’elle rencontre celui qui deviendra son mari. Fin de la guerre, naissance des enfants, et assez vite un autre engagement, celui pour la protection de l’enfance, d’abord aux côtés d’Alexis Danan...

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Entretien à la maison de Colette