Je suis une femme, pourquoi pas vous?

Je suis une femme pourquoi pas vous ?
1974-1979 : Quand je racontais le mouvement des femmes dans Libération
Ed Michel de Maule, Mars 2010

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EXTRAITS DE L’AVANT PROPOS

Ce livre, qui reprend une partie des articles que j’ai publiés dans Libération, commence à la fin de l’année 1974, parce que c’est à ce moment-là que je suis entrée à Libération. J’aurais pu dire « devenue journaliste à Libération », mais le mot « entrée » me semble plus adéquat. Certes, on n’entrait pas à Libé comme dans les ordres, cependant on n’y allait pas juste pour être journaliste ou pour avoir un gagne-pain, fort modique d’ailleurs !
En ce temps-là, Libération n’était pas en vue dans les kiosques, pas cité dans les revues de presse, pas posé sur le bureau des ministres ou des PDG. Il n’avait pas d’actionnaire de référence, pas d’actionnaires du tout d’ailleurs et même il était sans le sou ! Créé un an plus tôt, ce quotidien dont le premier directeur de publication fut Jean-Paul Sartre, avait cessé sa parution en juin 74, avec le départ d’une partie de ses fondateurs, et se préparait, en septembre, à une deuxième naissance. […]
En septembre 74, je suis donc entrée à Libération et j’y ai travaillé jusqu’en octobre 79.

Cinq années séparent ces deux automnes, soit à peu près le temps que mit Libération à passer des masses populaires aux mass-media, de la parole au peuple à la parole aux journalistes. Comme je fus en désaccord avec les deux, je vécus ces cinq années dans une sorte de malaise, ou plutôt un décalage, étant là sans y être entièrement, comme l’étaient certain(e)s, qui pouvaient dire « nous » en parlant de Libération, alors que pour ma part j’ai plutôt passé cinq ans à dire « eux » et « moi ».
Mes pauvres parents que j’avais successivement privés du plaisir de dire : « notre fille est agrégée de philosophie », puis « notre fille est professeur de philosophie », se virent condamnés à dire : « notre fille est journaliste à Libération ». Ce qui n’était pas glorieux. Pas un de leurs voisins n’avait entendu parler de ce petit journal de huit pages dont la création avait été regardée avec scepticisme, davantage comme un avatar du gauchisme que comme une aventure de presse. Et bien peu étaient ceux qui auraient parié trois kopecks sur l’avenir de ce quotidien installé au diable vauvert, dans la partie populaire du XIXe arrondissement […]

Ce furent des années intenses. Comme féministe, comme journaliste, comme journaliste féministe, je courais d’une manif dans les rues de Paris à une grève en province, des ouvrières de Lip aux femmes du Quart-Monde, de la lutte pour l’avortement à celle contre le viol, des Etats généraux de la prostitution à la dénonciation de la pornographie, des conventions du parti socialiste aux assises des femmes RPR, des congrès de la CFDT à ceux de la CGT, des procès contre le MLAC à ceux contre les violeurs, d’un film de femme à une exposition de peintures, d’un livre dont il était impératif de rendre compte à une revue qu’il était indispensable de présenter, des Chiliennes exilées à Paris aux Libanaises dans la guerre, du Tribunal international des crimes contre les femmes  à la lutte des femmes noires contre les mutilations sexuelles, des femmes dans les prisons françaises aux prisonnières politiques des geôles franquistes, des Chypriotes grecques et turques tentant de se rencontrer malgré les frontières aux Iraniennes manifestant contre le port du tchador dans les rues de Téhéran, des militantes de Barcelone ou de Madrid à celles de Londres ou de Berlin, de Rome ou de Milan…

Années vives, années d’échanges, de luttes, de rencontres au sein de ce qui s’apparentait presque à une internationale féministe, informelle, inorganisée, mais réelle. Je garde comme une précieuse richesse cette affection de pays à pays, ces adresses échangées de ville à ville, par delà les frontières et les langues, cette complicité dans les questions sinon dans les réponses, ces aspirations communes dont on débattait des nuits entières, ces retrouvailles dans des lieux qui m’étaient devenus peu à peu familiers. Etait-il cher à mon cœur, le palais que les féministes romaines squattaient via del Governo Vecchio, un palais Renaissance, salles au très haut plafond, immenses couloirs, majestueux escaliers de pierre…

Ce fut une chance et un privilège d’être journaliste à Libé à ce moment-là, de rendre compte de ce que faisaient ces femmes si actives, si énergiques, de tenter de dire leur vie, leurs luttes, leurs désirs, leurs refus, en France et dans le monde, dans les usines et les bureaux, les théâtres et les livres, les écoles et les hôpitaux, les villes et les villages… Ce fut une chance et un privilège. Pas toujours une partie de plaisir, d’autant que je me voulais inféodée ! Libération affichait un accord de principe avec les luttes féministes perçues comme l’un des aspects de la contestation qui traversait alors la société occidentale. Mais il était aussi, comme ne cessaient de le répéter mes copines du Mouvement, un « journal de mecs », vice rédhibitoire à l’époque. « Comment peux-tu travailler dans ce canard? » me lançaient les tendres copines, tout en me sollicitant sans cesse pour que je passe leurs tribunes libres ou que je fasse un article sur leurs actions ou leurs publications. Question que je me posais souvent moi aussi, tant les tensions internes et pressions externes étaient vives, et que je refusais d’être soumise, que ce soit aux « copines du mouvement » ou aux « aux mecs du journal!
Bon an mal an, dans les engueulades, les polémiques et les bagarres incessantes, je suis parvenue à tenir, avec le renfort de Marie-Odile Delacour, une rubrique « femmes » assez conséquente, la seule alors dans la presse quotidienne.
Elle ne se contentait pas de rendre compte de l’actualité des femmes, elle rendait visible ce que d’autres ne voyaient pas ou ne regardaient pas, par ignorance ou par choix.
Ces cinq années qui courent de la fin 74 à la fin 79 correspondent au développement du Mouvement de libération des femmes ainsi qu’à la diffusion, dans la société française, de ses luttes, de ses revendications, de ses idées.
Côté MLF, on n’en est plus à la nébuleuse assez floue des débuts, celle des assemblées générales à la faculté des Beaux-Arts à Paris, du Torchon brûle, journal « menstruel », des réunions informelles. Des groupes s’étaient constitué, certains privilégiaient l’articulation entre les luttes des femmes et les luttes sociales, d’autres se battaient contre les discriminations et pour l’inscription de droits nouveaux, d’autres cherchaient plutôt, par des opérations spectaculaires, à montrer et à dénoncer les mille formes du sexisme et de l’oppression, d’autres encore tentaient de penser la différence femme/homme, s’interrogeaient sur l’identité des femmes, ou découvraient leur histoire oubliée, ce « continent noir », ou partaient à la recherche d’une écriture de femmes, ou se mettaient à chanter, à peindre, à faire du cinéma.
Au milieu des années 70, le Mouvement – une auto-appellation plus fréquente que Mouvement de libération des femmes -, c’était une multiplicité d’explorations et de découvertes, théoriques et pratiques, une richesse de réflexions et de pensées, d’actions et d’activités, de naissances et de renaissances, une aventure à la fois individuelle et collective, exaltante et épuisante. Il était en effet compliqué et difficile pour chacune de tout bousculer à la fois, d’accomplir de si nombreuses ruptures, dans le travail, la sexualité, l’écriture, la vie publique et la vie privée….
Le Mouvement était joyeux, tendre, vif, plein d’humour, de gaieté, de rigolades, de fêtes, de manifestations colorées, il donnait de l’énergie, de la vitalité, de la vivacité, il libérait des capacités créatrices. Le Mouvement était dur. Nous avions entre nous des rapports et d’amour et de haine, nous étions et dans la sororité et dans les conflits, dans la critique réciproque perpétuelle. Il régnait, à l’instar d’ailleurs de l’ambiance de la plupart des groupes dits gauchistes, comme une surveillance permanente des unes par les autres, tandis que s’exerçait une pression politico-morale dans un processus apparemment contradictoire : d’une part une invitation à se libérer, à faire, à agir, d’autre part une demande perpétuelle de comptes, de justifications, à chaque fois qu’un pied était mis devant l’autre. Chaque attitude, chaque conduite, était examinée à la loupe pour savoir si elle n’était pas le signe d’une « volonté de pouvoir », ou d’une « complicité avec le patriarcat », ou encore d’une « identification au modèle masculin » !
Cependant, par delà les divergences et les querelles, nous unissait la lutte contre ce que nous appellions alors la « récupération ». Car s’il y avait encore des imbéciles pour se gausser de ces « hystériques », de ces « mal baisées » qui défilaient dans les rues, les plus malins avaient compris la nécessité de prendre en compte certaines des revendications. Conscience qu’en effet des lois devaient être modifiées, adhésion aux exigences de nombreuses femmes ? Ou volonté d’endiguer les protestations, de les enfermer dans une canalisation institutionnelle ? Les deux sans doute. Quoi qu’il en soit, le Mouvement hurlait à la « récupération », au détournement de ses ambitions. Elle nous faisait rager, cette version sage, polie, autant dire « bourgeoise » – injure suprême –  du féminisme. Quoi, on ne se battait tout de même pas pour  qu’il y ait plus de femmes dans l’armée ou dans la police, pour que le féminisme se confonde avec « l’intégration égalitaire à l’ordre établi », comme je ne cessais de le répèter dans nombre de mes articles !
Je me déclarais « féministe », je revendiquais le mot, par solidarité historique en quelque sorte, pour inscrire nos luttes dans une longue histoire, une continuité, tout en étant bien consciente de son ambiguïté, de sa polysémie. Pouvait en effet être qualifié de féministe le seul refus des discriminations, la seule revendication de l’égalité, sans mise en cause de la société établie. Le féminisme du Mouvement relevait d’une autre ambition, se voulait accoucheur d’un monde nouveau, qui échapperait au patriarcat, au phallocratisme.

Le Mouvement affirmait vouloir « autre chose ». Mais quoi? D’autres rapports entre les hommes et les femmes, une autre maternité, une autre organisation du travail, une autre sexualité, une autre société, une autre manière d’écrire, de faire du cinéma, de chanter, de faire de la politique, de vivre… C’était un mouvement politique, culturel, sociétal ; il ne se réduisait pas à la lutte pour la contraception et l’avortement, au refus des discriminations, à la conquête de l’égalité.
Nous étions dans l’utopie de la différence radicale, du changement global, ce qui obligeait à démêler tous les fils, à se battre sur tous les fronts: contre la droite, la gauche, les gauchistes, les patrons, les juges, les maris, les camarades…

La plupart des articles repris ici ont été écrits pour un quotidien, autant dire souvent dans la précipitation, en fin de journée, rédigés dans un coin de bistrot, dictés au téléphone. Ils ne valent pas par leur qualité littéraire. Leur intérêt est ailleurs, reflets de l’écume des jours, traces et témoignages d’une époque, d’un moment historiquement situé avec son intelligence, son dynamisme, ses bêtises aussi.
Ce qui était d’actualité ne l’est plus, c’était il y a plus de trente ans, c’est ringard, penserons peut-être certains. Ah bon !
Regardons un peu l’actualité de cette fin 2009, au moment où j’écris ces lignes. Un film grand public, Mères et filles, avec Catherine Deneuve, qui fait étrangement écho à l’entretien réalisé il y a trois décennies et qu’on lira plus loin, exactement sur le même sujet, avec la psychanalyste Luce Irigaray. Ou encore, en un mois, à la télévision, pas moins de trois émissions sur le viol, plus un reportage sur les mutilations sexuelles subies par les femmes, plus une enquête sur les discriminations subies par les femmes dans le travail. Ou encore les titres de quelques-uns des articles de la presse française : « la récession mondiale frappe d’abord les femmes », « les mesures pour la promotion des femmes en entreprises restent rares », « le gouvernement veut féminiser l’encadrement des entreprises », « les salaires des femmes restent inférieurs de 27 % à ceux des hommes », « inégalités salariales hommes-femmes : la ministre favorable à des mesures contraignantes », « les filles brillent en classe, les garçons aux concours », « le système éducatif français développe une fracture sexuée », « la persistance des mutilations sexuelles », « les violences faites aux femmes désignées comme grande cause nationale », « en 2009, seulement 10% des femmes violées portent plainte », « en 2008, 157 femmes sont mortes sous les coups de leurs compagnons »…

J’étais en train de trier mes papiers des années 70 et je ne m’attendais pas à tant de coïncidences. Ainsi des problèmes soulevés et des oppressions spécifiques dénoncées par le MLF,  restent, 40 ans plus tard, hélas à l’ordre du jour, comme si se perpétuait un destin féminin qu’aucune lutte ne saurait une fois pour toutes abolir. Mon propos n’est pas ici de faire un examen de la situation des femmes aujourd’hui, dans ces débuts du troisième millénaire. Sans nier les changements, il me semble cependant que nous sommes encore loin d’une mise en acte de l’égalité des sexes et de la liberté des femmes, non de quelques-unes mais de toutes, de leur existence comme telles, c’est-à-dire comme femmes libres – libres de corps et d’esprit – dans l’espace public et privé.
Alors des combats pour rien ? Pour rien, non. Mais des combats sans cesse, à continuer, à reprendre…1970, année donc des commencements ou plutôt des recommencements, et du coup, 2010, année du quarantième anniversaire. Comme la plupart d’entre nous avaient entre 20 et 30 ans dans ces années, l’addition tombe, 40 ans plus tard, nous avons entre 60 et 70 ans. Bigre ! Troisième âge, carte senior, grand-mères pour certaines. Oui, mais toujours vives et, comme le dit un site Internet créé pour ce quarantième aniversaire, re-belles, à lire de plusieurs façons. Rebelles, sans doute le sommes-nous toujours. Belles derechef, belles à nouveau, cela est laissé à l’appréciation de chacun(e) …
©Martine Storti/ed Michel de Maule

Revue de Presse

Françoise Picq dans le bulletin de l’ANEF, N° 60, hiver 2010
http://francoisepicq.fr/martine-storti-je-suis-une-femme-pourquoi-pas-vous/
Dans la revue Clio, Décembre 2010
Fabienne Dumont sur le site Non-fiction, Septembre 2010
L’Humanité 26 août 2010
Sur le site Hommepage, Juillet 2010
RFI : entretien avec Morgane Derrien, Juillet 2010
Pierre Sommermeyer dans la revue jesuisdansrefractions, N° 24, Mai 2010
Libération, 20 Mai 2010
Paroles tissées, avec Laurence Arven, Fréquence protestante, 23 avril
Sur le site Tout pour les femmes avril 2010
Olivier Doubre dans politis15avril
Valérie Nivelon dans La marche du monde, sur RFI, samedi 10 avril
Mattea Battaglia dans le 2010-03-201366le_monde_magazine du 19 mars 2010
Pierre Sommermeyer dans Divergences 15 mars 2010
Roland Pfefferkorn dans La Marseillaise 11 mars
Sur le site Osez le féminisme !
Sur le site La lucarne
Sur le site Le café pédagogique
Sur le site Obiwi
Sur le site Thetapress
Revue Barricata
Têtu septembre 2010
entretien-avec-claramagazine Novembre 2010
Entretien avec Sylvie Duverger Obs Juillet 2011  Gardons nos lampes allumées
Elle

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