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Faire entrer les droits des femmes dans la définition de l’Etat de droit

Tribune parue dans Libération le 17 janvier 2022

La France a placé sa présidence du Conseil de l’Union européenne sous l’égide de trois termes : « puissance », « relance », « appartenance ». Prenons les au sérieux et allons au-delà d’un affichage rimé.
Si l’on entend par « puissance » non la domination mais la capacité à agir, à s’emparer de la complexité du présent, à préparer l’avenir, à se donner les moyens d’une indépendance et d’une souveraineté à plusieurs, alors il n’y a pas de « puissance » sans égalité entre les femmes et les hommes, c’est-à-dire sans abolition générale du patriarcat et de la domination masculine. Les inégalités entravent la « puissance » ainsi conçue, l’égalité la favorise.

La « relance », enjeu d’importance pour les pays européens, ne doit donc être que pour toutes et tous. Depuis 2 ans, la pandémie ne fait que confirmer ce que nous savions déjà : femmes en première ligne dans les emplois essentiels du quotidien et dans ceux du « care », souvent sous-payés et précaires, effets négatifs de la crise sanitaire particulièrement pour des femmes, quel que soit le pays, ce que l’Union européenne ainsi que l’ONU ont parfaitement reconnu. On attendait donc que la « relance » énonce des objectifs précis relatif à cet enjeu. Tel n’est pas le cas. Aussi bien dans le « Programme de la présidence française » ou dans ce qui s’appelle la « Facilité pour la reprise et la résilience » énoncée par l’UE, on trouve certes des généralités sur la nécessaire égalité femmes/hommes mais, comme le souligne le Haut conseil à l’égalité femmes/hommes dans son avis sur la PFUE, « aucun objectif ni qualitatif ni quantitatif contrairement aux engagements environnementaux et au numérique qui sont strictement encadrés et placés au centre du plan de relance européen »[1].

Troisième élément du triptyque français : l’« appartenance ». Sans doute est-ce le plus crucial. Car s’il s’agit de l’appartenance à l’Union européenne, force est de constater que cette appartenance est hélas à géométrie variable, puisqu’elle relève de l’adhésion à des principes politiques ou à des valeurs pour certains Etats et seulement à une appartenance institutionnelle pour d’autres. Le « conflit » – le mot n’est pas trop fort –  que l’UE a avec la Pologne et la Hongrie renvoie, nous dit-on, au fonctionnement de l’Etat de droit.

C’est là que le bât blesse en particulier pour l’enjeu des droits des femmes. Car si l’Etat de droit est en effet l’une des valeurs fondatrices de l’Union européenne, la lecture qu’elle en fait est trop limitée, centrée sur quatre piliers : le système judiciaire, la lutte contre la corruption, l’équilibre institutionnel des pouvoirs, la liberté et le pluralisme de la presse. Ces critères sont pertinents mais insuffisants et les droits humains, donc les droits des femmes devraient faire partie de la définition de l’Etat de droit.

La France n’a pas mis ce point à l’ordre du jour de sa présidence, ce qui est dommage et regrettable. Il y avait là, pour un Etat qui se réclame – et il faut s’en réjouir – d’une « diplomatie féministe » un objet et un enjeu permettant de prouver la volonté de la mettre en œuvre. Car c’est par l’inclusion des droits des femmes dans la définition de l’Etat de droit que peut être combattue l’opposition que certains membres de l’UE mettent à des textes et à des politiques. Ainsi l’UE, bien qu’y étant favorable, ne peut ratifier la convention du Conseil de l’Europe contre les violences faites aux femmes (Convention d’Istanbul) parce que plusieurs Etats (Bulgarie, Hongrie, République tchèque, Slovaquie) ne le veulent pas.

Plus grave encore, l’opposition de certains états membres à un droit essentiel pour les femmes, celui de la maitrise de son corps, au fondement de laquelle se trouve les droits sexuels et reproductifs et en particulier le droit à l’interruption volontaire de grossesse. Or des Etats s’y refusent ou limitent très fortement ces droits, en défense, affirment-ils, de la famille ou pis encore de leur identité, ainsi la Pologne, ainsi la Hongrie, ainsi Malte. En outre la probable élection à la présidence du parlement européen de Roberta Matsola qui est opposée à l’IVG n’est guère rassurante.

Dans le programme français pour sa présidence, pas un mot sur l’avortement. Pour ne pas jeter de l’huile sur le feu ? Sans doute. A tort. Car les droits des femmes ne se sont jamais développés sans combat et sans affrontements, toute l’histoire de cette émancipation en apporte la preuve au fil des siècles. On a beaucoup débattu, ces derniers mois, de la conditionnalité des financements européens au respect de l’Etat de droit et à sa mise en œuvre. La conditionnalité devrait inclure les droits des femmes et le droit à l’IVG devrait être une des conditions de l’adhésion à l’UE. On connait le contre argument : l’avortement relève de la santé et la santé dépend non de l’UE mais des Etats. C’est un sophisme et un déguisement : l’enjeu de l’IVG ne relève pas d’abord de la santé mais d’un droit, celui de la maitrise de son corps.

Il n’est pas trop tard pour que la présidence française s’empare de cet enjeu car le moment est venu non seulement de faire entrer ce droit dans la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – ce qui n’est pas encore le cas – mais aussi de reconnaitre les droits sexuels et reproductifs pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des droits politiques.

Des millions de femmes dans le monde se battent pour eux ainsi que le Forum génération égalité qui s’est déroulé au cours du premier semestre 2021 en a apporté, s’il en était besoin, une nouvelle preuve. Sans ces droits – et le droit à l’avortement en est une composante  essentielle – tous les discours si souvent répétés sur « l’égalité femmes/hommes », ou sur « l’autonomisation des femmes » sont de vains bavardages.

Dans sa conférence de presse du 7 janvier le président de la République a précisé qu’il voulait faire de la PFUE « un moment utile pour l’Europe ». Il n’est pas trop tard pour apporter aussi la preuve d’une volonté : celle d’un moment utile pour les droits des femmes.

[1] Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes « Quelles priorités pour la présidence française de l’Union européenne » Avis n° 2021-06-INT-49 publié le 28 juin 2021.

Le peuple aussi mérite le “sociétal”

Tribune que j’ai publiée dans Le Monde (27 décembre 2021)

C’est un refrain : la gauche aurait abandonné le « social » au profit du « sociétal », ce qui expliquerait que « les classes populaires » s’en détournent. Ce cliché qui se donne pour une analyse sociopolitique est repris à la fois par quelques farouches partisans d’un anticapitalisme radical, mais surtout par celles et ceux qui manient quasi quotidiennement cette opposition entre le social, qui serait du côté du peuple, et le sociétal, qui ne serait que du côté, au choix, des « élites », des « bobos », et autres tenants du « gauchisme culturel » ou du « wokisme ».

Le terme « sociétal » recouvre bien des choses souvent mises ensemble avec des formulations différentes selon les auteurs : l’« attention portée aux minorités », les luttes contre les discriminations de sexe, de genre, de sexualités, d’origines, les luttes contre les violences sexuelles, le sexisme, la misogynie, la parité, l’« insécurité culturelle », les enjeux identitaires, sauf celui qui renvoie à l’identité française ! Ce questionnement-là serait en effet très acceptable car il vient, nous dit-on, du « fond du peuple ».

Comment ne pas voir que sont ainsi réactualisées des conceptions que l’on pouvait croire définitivement derrière nous, lorsque les revendications féministes, les luttes contre les discriminations liées au sexe et aux sexualités étaient considérées comme ni importantes, ni sociales, ni politiques ? Le sociétal remplacerait-il « la tare des classes bourgeoises dégénérées », pour reprendre les expressions du procureur Nikolaï Krylenko qualifiant ainsi dans l’URSS stalinienne des années 1930, « l’inversion sexuelle » ? Faudrait-il revenir aux positions du Parti communiste français, aux années où le féminisme était traité de « bourgeois » ? A Maurice Thorez [alors secrétaire général du PCF] déclarant, en 1956, « que le chemin de la libération de la femme passe par les réformes sociales, par la révolution sociale, et non par les cliniques d’avortement » ? A Jeannette Thorez-Vermeersch affirmant que « le birth control, la maternité volontaire, est un leurre pour les masses populaires mais c’est une arme entre les mains de la bourgeoisie contre les lois sociales » et demandant : « Depuis quand les femmes travailleuses réclameraient le droit d’accéder aux vices de la bourgeoisie ? Jamais. »

Une représentation du peuple laide, sombre, triste

Justement, pour les femmes, la séparation entre social et sociétal n’a été et n’est d’aucune pertinence. Dans les enjeux qualifiés de sociaux, elles sont en première ligne : précarité, temps partiel imposé, bas salaires, faible retraite, pénalisation à cause des grossesses, plafond de verre, exploitation d’une main-d’œuvre féminine à l’échelle mondiale. Mais elles sont aussi concernées par les enjeux qualifiés de sociétaux : les violences, le partage du travail domestique, les structures familiales, les grossesses non désirées, le sexisme, les questions d’indépendance, de pouvoir, de reconnaissance… Et ces enjeux, contrairement à ce que certains se plaisent à affirmer, ne concernent pas que les « blanches » ou les « riches », ou les Occidentales.

Or, ce qui se disait dans les années 1950 et contre quoi les mouvements féministes, et plus largement les mouvements d’émancipation, ont dû se battre se retrouve à nouveau brandi en « défense du peuple ». Il y a bien du mépris dans cette idée que ledit peuple, hier comme aujourd’hui, ne serait concerné que par des enjeux économiques, sociaux, et que rien d’autre ne l’intéresserait. Bien du mépris dans cette idée que les droits des femmes, ceux des homosexuels, les nouvelles manières de faire famille ou d’être mère et père, les rapports entre les parents et les enfants, les « stéréotypes de genre », ne le concerneraient pas.

Ces autoproclamés défenseurs du peuple enferment celui-ci dans une représentation laide, sombre, triste ; ils l’identifient à la peur, à l’immobilisme, au repli, au retour vers le passé comme si des membres des classes aisées en étaient exonérés, au désir que tout redevienne comme avant, ainsi qu’on nous le répète chaque jour.

« Du pain et des roses »

C’était quoi « avant » ? Les soixante heures d’usine, malgré les quarante heures légales ; les trois semaines de congés payés une seule fois dans l’année ; les journées devant la machine malgré la grippe ou la bronchite sinon sautaient toutes les heures supplémentaires, celles qui permettaient de mettre du beurre dans les épinards ; les enfants d’ouvriers qui ne voyaient pas souvent les portes du lycée s’ouvrir devant eux ; les avortements sanglants chez la faiseuse d’anges ; la puissance patriarcale, en droit et en fait… Je ne suis pas en train de remonter à Zola, je parle du temps de mon enfance, celui des années 1950.

« Du pain et des roses », voilà ce que réclamaient les ouvrières grévistes de l’industrie textile américaine au début du XXsiècle. « Luttons pour les roses, pas seulement pour le pain », chantaient-elles. Le pain est indispensable, mais les roses ne sont pas superflues, elles sont nécessaires, terriblement nécessaires. Les roses ? C’est-à-dire le droit à la liberté, à l’émancipation, à la maîtrise de sa vie, la beauté, la création, la légèreté, le plaisir d’être. Les roses valent autant que le pain.

Pour le dire dans le langage d’aujourd’hui, le social et le sociétal ont la même valeur. Plutôt que les opposer, ce qui mène à une impasse, préférons souligner leur enrichissement réciproque et fructueux.

La défense du patriarcat en défense de l’identité française

Mon article sur l’anti-féminisme identitaire d’Eric Zemmour

Dans le réquisitoire permanent que Zemmour dresse depuis plusieurs années, toujours avec les mêmes arguments, répétés de livre en livre, et qui se donne comme une analyse de ce qu’il appelle « la mort de la France » – mort qui relève en même temps d’un suicide et d’un assassinat –, la question des femmes tient une place aussi centrale que celle de l’immigration. L’antiféminisme de Zemmour ne relève pas seulement de la misogynie ou du sexisme, il est une composante fondamentale de ce qu’il préconise pour que la France redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, selon lui : une nation catholique, sans immigrés et patriarcale. L’identité française se confond avec le patriarcat et la France n’est elle-même que patriarcale. Suite en ligne ou ci-dessous (mais sans les notes de bas de page)

La misogynie et le sexisme d’Éric Zemmour qui irriguent non seulement le livre qui leur est dédié, Le Premier Sexe, publié en 2006, mais aussi les suivants, ont été abondamment soulignés, avec force citations à l’appui, et je ne n’y reviens pas ici. Je veux juste rappeler que Zemmour est différentialiste, partisan d’une différence radicale entre les femmes et les hommes, entre le féminin et le masculin, l’un quasi entièrement négatif à ses yeux, l’autre positif.

Du côté du masculin, le génie, le courage, la création, le sexe sans amour, la virilité identifiée à la puissance, la verticalité, le dur, la prédation énoncée comme une qualité. D’où sa défense de Tariq Ramadan qui aurait été « piégé » et de Dominique Strauss-Kahn dont l’arrestation représente « une castration de tous les hommes français »1. Les femmes vues par Zemmour aiment cette virilité-là, à preuve la manière dont « beaucoup d’entre elles » ont succombé à celle « conquérante des soldats allemands »2. Ou encore leur consentement à être « une proie » pour « celui qui à travers elle améliorera l’espèce » 3. À part ce goût bienvenu pour la virilité, on ne trouve, du côté du féminin, que de la mollesse, du sentimentalisme, de la pusillanimité, une incapacité à créer et j’en passe…

Un grand malheur est hélas arrivé à la différence des sexes telle que la conçoit Zemmour : mai 68. Et, dans sa foulée, les mouvements féministes qui n’ont eu que des conséquences détestables : l’écrasement du patriarcat, la disparition des pères (« père de la nation » et « père de famille »), la mise au ban des jeux de l’amour et de la séduction, la féminisation des hommes sommés de devenir des femmes et des mères comme les autres.

L’État, quant à lui, au lieu d’être un garant de la force de la France, a été remplacé par un « État maternel », donc qui « infantilise » et « culpabilise »4, à l’instar des mères qui ne savent faire que ça, tandis que la France a été féminisée, et même femellisée, devenant ainsi une France qui « se couche »5, autant dire une « pute », vendue au néolibéralisme, à la mondialisation, à l’Europe, à l’Amérique, aux féministes, aux gays, à la théorie du genre, aux antiracistes, aux écologistes, aux bobos, à la « racaille » des banlieues, aux Arabes, aux noirs, aux musulmans…

Et pourtant, s’il ne détestait pas tant ces derniers, Zemmour comprendrait que sa résistance à l’émancipation des femmes n’a rien à envier à celle des islamistes. Mais pour un chantre de la virilité en perdition qui prône un antiféminisme nationaliste et identitaire, ce rapprochement serait quelque peu gênant !
Une rengaine
À juste titre a été rappelée, à propos des diatribes antiféministes du peut-être candidat, leur similitude avec celles des courants dits masculinistes ou de l’ancien président des États-Unis Donald Trump. J’ajoute qu’à bien des égards, elles s’apparentent aussi à celles énoncées à la fin du XIXe siècle, lorsque se conjuguaient quasiment dans un même élan xénophobie, antisémitisme et défense des identités de sexe, soit la dénonciation de prétendues menaces contre l’identité française.   La femme qui fait du vélo, qui porte un pantalon, qui fume, pouvait-on lire à l’époque, ne fait qu’« abandonner sa nature, ce qui ne peut que provoquer la fin de la civilisation »6, tandis qu’un certain Alfred de Ferry, prédisait, dans Un roman en 1915, « un renversement de toutes les valeurs dont la femme émancipée est la plus ridicule mais aussi la plus menaçante des manifestations ». Ce roman publié en 1889 et qui annonçait que le monde en 1915 serait « plus laid » surtout à cause de l’émancipation des femmes et de la dissolution de la différence des sexes qu’elle implique, n’avait pas prévu qu’en effet, en 1915, le monde serait pire mais pour une autre raison !

Je reconnais bien volontiers que Zemmour en rajoute une louche plus actuelle, le consumérisme. En effet dans l’alliance qu’il juge mortifère « du libéralisme économique et du libéralisme sociétal », les féministes avec leurs alliés gays sont coresponsables du développement de la société de consommation et de la financiarisation de l’économie. Les pères d’avant contenaient les pulsions consommatrices tandis que les femmes, elles, sont des agents du consumérisme et donc du grand marché libéral ! Ainsi les femmes qui font souvent et depuis très longtemps le marché et les courses font aussi, qui l’eut cru, le Grand marché !

Ainsi pour Zemmour la fin du patriarcat, la fin de l’identité française, la fin de la France sont des synonymes. La France n’est elle-même qu’impériale et patriarcale. L’empire perdu, d’abord l’empire au sens napoléonien du terme, puis l’empire colonial, restait quand même le patriarcat. Mais l’après mai 68 s’est attelé à sa disparition, les féministes gagnant leur combat, avec le renfort des homosexuels.

L’antiféminisme relève de la défense de la France, il en est une composante essentielle. Et il ne faut pas s’y tromper. Zemmour ne s’en prend pas au féminisme que certain(e)s qualifient de « néoféminisme »7, pour se démarquer de l’intersectionnalité, de l’idéologie décoloniale, du wokisme, ou autres « radicalités ». Ce que vilipende Zemmour, c’est le féminisme universaliste, le féminisme de Simone de Beauvoir, le féminisme des filles du MLF des années 1970 dont les féministes d’aujourd’hui sont les héritières.

Que celles et ceux qui invoquent en boucle l’exhortation de Charles Péguy – « Il faut voir ce que l’on voit et dire ce que l’on voit  » –, soient attentifs à ce point que je viens de souligner.  Car il est étonnant que des politiques, des journalistes, des essayistes, des intellectuel(le)s qui se plaisent à présenter la France comme une « patrie féminine », qui ont rabattu l’égalité entre les femmes et les hommes et plus largement le féminisme sur l’identité française, faisant ainsi fi des combats que des femmes et quelques hommes ont menés pendant des décennies, ne voient pas à quel point l’antiféminisme de Zemmour est « structurel », « systémique » pour reprendre des adjectifs à la mode.

Il faut être aveugle à cette composante essentielle du puzzle zemmourien pour se déclarer partisan du féminisme universaliste et juger en même temps que Zemmour « porte l’angoisse existentielle de nombreux Français » ou estimer qu’il a raison d’affirmer que « la France est en danger de mort »8.

D’ailleurs, bizarrement, ladite France qui était morte à la fin du Suicide français a semble-t-il ressuscité quelques années plus tard puisque désormais il s’agit de « la sauver9». Mais, comme nous le savons, « il n’est pas de sauveur suprême » !

Eric Zemmour ou la haine des femmes

Je remets ici un extrait de l’analyse que j’avais faite du livre d’Eric Zemmour Le suicide français lors de sa parution en 2014. Car sa haine du féminisme et plus largement des femmes est l’un des points centraux de son idéologie.

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En Afghanistan comme ailleurs, prendre sa part d’un combat universel

Tribune publiée dans Libération 21 septembre 2021
https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/en-afghanistan-comme-ailleurs-prendre-sa-part-dun-combat-universel-20210920_URNO22PH6NHWZNGLHIB75YVMZA/

Il y a vingt ans, il n’était pas nécessaire d’être un expert en géopolitique pour comprendre, qu’après la chute du régime taliban, il était urgent et décisif, quel que soit le domaine d’action envisagé, de ne pas se concentrer sur Kaboul mais d’intervenir, en partenariat avec la population afghane, dans l’ensemble du pays. Pourtant le ministère français des Affaires étrangères de l’époque ne semblait voir que la capitale afghane. Pour ne prendre que l’exemple de l’aide éducative, il ne s’intéressait qu’à la réouverture des deux lycées franco-afghans, Esteqlal et Malalaï, situés en plein centre de Kaboul. L’idée d’aller reconstruire des écoles ailleurs lui était totalement indifférente.

Il a fallu batailler ferme – je parle d’expérience – pour obtenir des financements du ministère de l’Education nationale, de l’Assemblée nationale, du Sénat et de quelques collectivités territoriales pour contribuer, en partenariat avec des associations et des ONG, à la réhabilitation d’écoles et de lycées aussi bien dans les banlieues de Kaboul qu’à Mazar i Sharif,  dans la vallée du Panshir qu’à Jalalabad, à Istalif qu’à Nahrin, à Charikar qu’à Pul i Khumri pour ne citer que ces quelques lieux !

Il était aussi aisé de constater que, contrairement à ce que je lis et j’entends ici ou là depuis le retour au pouvoir des Talibans, que les Afghans n’étaient pas ignorants de ce qu’était la démocratie. Sans doute pas tous mais beaucoup et pas seulement dans les grandes villes. Que de mépris dans la bouche ou sous la plume de ces donneurs de leçons qui expliquent doctement que l’Occident a voulu imposer modernité, démocratie, et droits de l’Homme à des Afghans qui les ignoraient et qui même n’en voulaient pas.  

Les institutrices qui avaient sous le régime taliban continué à enseigner aux filles, clandestinement et même au risque de leur vie, ne savaient-elles pas ce qu’était la liberté d’enseigner qui leur était interdite, ne savaient-elles pas aussi à quel point pour les filles, pour leur émancipation, cet enjeu de l’école était décisif, d’où leur désir de voir les écoles rouvrir le plus vite possible ? Avaient-elles besoin de recevoir des leçons de démocratie, celles qui, dès la fin de l’année 2001, ôtaient leur burka avec un soulagement  et un bonheur qu’on pouvait lire immédiatement dans leurs yeux.   
Et pendant ces 20 années qui viennent de s’écouler, nombreux furent ceux et surtout celles qui ont tenté et souvent réussi de se construire une vie professionnelle ou personnelle libérée de traditions religieuses ou culturelles oppressives.
Pas toute la population certes, mais une partie d’entre elle non négligeable. Alors dire, comme le font certains, à ces femmes et à ces hommes qu’ils font partie d’une « élite occidentalisée », qu’ils ne sont pas le peuple afghan, revient à leur adresser le même discours que celui des Talibans qui eux aussi ne cessent de leur répéter qu’ils ne sont ni des bons musulmans, ni de vrais Afghans.

« Démocratie imposée », disent-ils. Mais c’est plutôt le contraire qui s’est passé ces 20 dernières années car la caution continûment apportée à des gouvernements centraux et locaux corrompus n’a pas été, loin s’en faut, un apprentissage démocratique !
Les opposants de toujours à ce qui est improprement nommé « droit d’ingérence » ne se donnent même pas la peine de dissimuler leur contentement. On les trouve du côté des tenants des identités figées, des différences culturelles qui seraient inébranlables et du séparatisme qu’elles engendreraient inévitablement. « Chacun chez soi », avec ses traditions et sa culture, telle est depuis des décennies l’antienne de ce qui fut appelée la « nouvelle droite » et qui est aussi le refrain de l’extrême droite et d’une partie de la droite. Avec en prime l’idée qu’il y aurait des peuples perméables à la démocratie et d’autres qui ne le seraient pas.
 Mais on les trouve aussi du côté des contempteurs de ce qu’ils appellent « l’impérialisme occidental », toute intervention étrangère étant considérée comme forcément impérialiste, colonisatrice, dictatoriale. Ce qui est faux. Le droit d’ingérence est mal nommé, parlons plutôt d’un droit et d’un devoir de solidarité, ce qui ne confond évidemment pas avec une intervention militaire.

Être solidaire, ce n’est pas « dire à » c’est « dire avec », c’est-à-dire emprunter un chemin qui trace un universel. Certains affirment que la tragédie afghane signerait aussi la fin de l’universalisme. S’il s’agit de la fin d’un universalisme en surplomb, qui se donne comme une norme, comme un modèle, comme l’incarnation de ce qu’il y aurait de mieux au monde, faut-il le déplorer ?
Abandonner sans regret cet universalisme idéologisé, instrumentalisé, rabattu sur l’identité occidentale, ou européenne, ou française, pour  dire oui à un universel en chantier, un universel sans cesse en construction, qui intègre les différences pour les dépasser, un universel qui est fait des luttes, pas toujours victorieuses mais sans cesse reprises, menées dans tant de pays. Cet universel-là, fait des principes politiques que sont l’égalité et la liberté, me parait avoir le vent en poupe. Non pas parce que ces deux principes politiques triompheraient partout, loin s’en faut, mais parce que partout, oui partout, des femmes et des hommes se battent pour les faire advenir. Et c’est à ce combat là qu’il faut prendre sa part.

Le droit à l’avortement doit enter dans la définition de l’Etat de droit

Ma tribune dans l’Express 4 septembre 2021

Le droit à l’avortement doit entrer dans la définition de l’Etat de droit

« La loi du cœur qui bat » (« Heart beat act »), tel est le titre de la loi votée au Texas en mai dernier (et non suspendue par la Cour suprême des Etats-Unis ce qui revient à la valider) qui interdit l’avortement,  même en cas de viol ou d’inceste, au-delà de 6 semaines de grossesse, soit une période où de nombreuse femmes ne savent même pas qu’elles sont enceintes !
Souci des battements à peine perceptibles du cœur d’un fœtus, respect de la vie comme l’avancent les opposants à l’IVG ? Plutôt farouche opposition à la liberté des femmes, celle de choisir si elles veulent ou non conduire une grossesse à son terme.
Mais surtout reprise, poursuite de ce qui se joue depuis des siècles, depuis des millénaires, partout dans le monde, sous toutes les latitudes et dans toutes les cultures : le contrôle du corps des femmes et de leur sexualité, ce « continent noir «  dont parlait Freud, si mystérieux, à la fois si dévalorisé et si jalousé, dans un mélange de peur et de fascination qui est bien l’une des origines de la domination patriarcale.
Cette offensive contre le droit à l’avortement n’est pas nouvelle aux USA. Avant le Texas, d’autres Etats (l’Alabama, le Missouri, la Louisiane, la Géorgie, l’Ohio, le Tennessee) ont réduit sans cesse davantage les possibilités d’accès à l’interruption volontaire de grossesse.
Le président Jo Biden a désavoué l’atteinte texane aux droits des femmes, rompant ainsi avec la politique anti-IVG conduite par plusieurs de ses prédécesseurs, en particulier George W. Bush (qui d’ailleurs a été gouverneur du Texas avant d’être président des USA), et surtout Donald Trump  qui s’était en outre empressé de renforcer la coalition contre les droits sexuels et reproductifs qui se déploie au sein de l’ONU depuis plusieurs années en y faisant figurer son pays aux côtés notamment de la Russie, de l’Iran, de l’Arabie saoudite et du Vatican.

Il faut rappeler, à titre d’exemple récent et dramatique, que la résolution présentée en avril 2019 à l’initiative de l’Allemagne, alors présidente du Conseil de sécurité, pour la prévention et le traitement des violences sexuelles en temps de guerre, projet de résolution qui énonçait la nécessité d’ « offrir aux personnes ayant subi des violences sexuelles, sans aucune discrimination, une gamme complète de soins de santé, notamment sexuelle et procréative. » A cause de ces deux adjectifs, essentiels puisque concernant les femmes enceintes à la suite d’un viol, le gouvernement américain mit son veto à ce texte au motif qu’il s’inscrivait dans une politique d’encouragement à l’avortement.
Toujours menée dans des conditions difficiles, quel que soit le pays, la lutte pour le droit à l’avortement a toujours été longue et sa victoire sans cesse contestée et sans cette menacée, ce qui l’apparente à un combat sans fin.

Les pays européens sont-ils définitivement à l’abri d’une régression ? A l’évidence, non.
Si l’Union européenne en tant que telle est favorable au droit sexuels et reproductifs, tel n’est pas le cas de tous les pays qui la composent. Malte interdit totalement l’IVG mais certains Etats membres n’ont pas cessé d’essayer de revenir sur les droits acquis. Ce fut le cas par exemple en Espagne avec la tentative en 2014 du gouvernement conservateur de Mariano Rajoy de revenir sur la légalisation de l’avortement obtenue en 2010, tentative mise en échec par des dizaines de milliers de manifestant.e.s.
Les très nombreux et imposants cortèges qui ont envahi les villes polonaises en 2020 et 2021 montrant ainsi qu’une partie de la population n’adhérait pas au idées et projets du PIS (Parti droit et justice) n’ont hélas pas obtenu le même résultat puisque l’avortement est quasiment interdit en Pologne. S’il est autorisé en Hongrie, le premier ministre Viktor Orban s’obstine à vouloir renvoyer les femmes à la maternité, la maison et la famille.
Le droit à l’IVG ne devrait-il pas être une des conditions d’adhésion à l’UE ? Oui il le devrait.
Et le moment est venu non seulement de le faire entrer dans la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne – ce qui n’est pas encore le cas – mais aussi de reconnaitre les droits sexuels et reproductifs pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des droits humains et donc les inclure explicitement dans la définition de l’Etat de droit qui est l’une des valeurs fondatrices de l’Union européenne mais dont elle fait une lecture trop limitée, centrée sur 4 piliers : le système judiciaire, la lutte contre la corruption, l’équilibre institutionnel des pouvoirs, la liberté et le pluralisme de la presse. Ces critères pertinents mais insuffisants, les droits humains et donc les droits des femmes, qui comprennent le droit à l’interruption volontaire de grossesse et l’ensemble des droits sexuels et reproductifs, doivent y être explicitement inclus. On a beaucoup débattu, ces derniers mois, de la conditionnalité des financements européens au respect de l’Etat de droit et à sa mise en œuvre. Eh bien la conditionnalité devrait inclure les droits des femmes.

La France qui va assumer la présidence de l’Union européenne à partir de janvier 2022 s’honorerait de tirer ce fil, de mener ce combat. Ce n’est ni un combat européen ni un combat occidental.

Nombreuses sont les femmes dans le monde qui se battent pour les droits sexuels et reproductifs ainsi que le récent Forum génération égalité qui s’est déroulé au cours du premier semestre 2021 en a apporté, s’il en était besoin, une nouvelle preuve. Sans ces droits – et le droit à l’avortement en est une pièce essentielle- tous les discours sur l’égalité femmes/hommes, ou sur l’autonomisation des femmes sont de vains bavardages.

Un mot encore : depuis la décision de la Cour suprême américaine, je lis ici ou là qu’entre le Texas et les Talibans afghans, il n’y aurait, au fond, pas de grande différence, considération avancée par des personnes qui ont comme objectif premier et peut-être même unique d’instruire le procès de l’Occident. Il importe de ne pas tout confondre. Si en effet l’Occident n’est pas aujourd’hui à l’abri de fortes poussées conservatrices et régressives, celles-ci ne le définissent pas et ne le constituent pas. Alors que les Talibans incluent explicitement dans leur identité la subordination des femmes. La vigilance oui. La confusion non.

https://www.lexpress.fr/actualite/idees-et-debats/martine-storti-la-lutte-pour-le-droit-a-l-avortement-s-apparente-a-un-combat-sans-fin_2157755.html

Pour un féminisme universel (Le Seuil)

POUR UN FEMINISME UNIVERSEL  République des idées/Seuil    112 pages. 11,8euros (suite…)

Le tableau noir du « féminisme blanc »

D’abord se dire : à quoi bon ? A quoi bon répondre, commenter, critiquer, souligner les omissions volontaires, les caricatures, les amalgames que peut contenir un livre ? Cette question à propos de celui de Françoise Vergès, « Un féminisme décolonial ». Et puis quand même s’y atteler parce qu’il n’est pas possible de laisser sans commentaires les énormités égrenées au fil des pages. La lecture de cet ouvrage m’a plongée dans un mélange de stupéfaction, de colère, de tristesse.

De tristesse surtout. Il est triste en effet qu’une lutte nécessaire, celle qui consiste à combattre en même temps plusieurs formes de domination, d’exclusion, d’inégalités, d’oppression – rapports sociaux de sexe, de race, de classe- passe par tant  de manipulations intellectuelles.

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