32 jours de mai

mai 68, avant, après, pendant.

Couverture 32 Jours de MaiCe roman, j’aurais préféré qu’il porte le titre que je lui avais choisi, Fragments d’un livre de mai,
j’aime bien ce mot « fragments », et ce livre, en effet, est composé de fragments, « fragments d’existence soustraits au temps », pour reprendre ces mots de Proust, mais il est aussi fragmenté, comme la mémoire, justement, et comme la vie,
des bouts de vie, des vies en mai,
mai 68 en France, le mai de Jeanne et de Louise,
ou mai 1882, le mai de Lou et de Nietzsche en Italie,
ou mai 1981, ou mai 1993…
Mais il paraît que ce titre était trop compliqué, ou pas assez explicite, donc c’est un autre titre
pour ce roman de l’attente, attente de la révolution et attente d’une déclaration d’amour,
un roman dont mai 68 est peut être le personnage principal ou central, mais qui n’est pas un roman sur Mai, plutôt un roman de Mai, c’est-à-dire venant de là, de ces jours là, de cette existence-là, de cette ouverture-là,
roman d’une nostalgie assumée,
roman-essai ou plutôt méditation sur l’enchantement et le désenchantement, sur l’engagement et le courage, sur la fidélité, sur l ‘amertume du jeu social, sur le rapport à la souffrance des autres et la réconciliation avec ce que Vassili Grossman, appelle, dans Vie et destin, la bonté  anonyme, la bonté sans idéologie.

EXTRAITS

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Qu’avait-elle à raconter ? Quelques jours en mai et juin 68 ? C’est-à-dire ? Avait-elle à raconter des manifs, des barricades, des charges de police, des jeunes gens qui brandissent des drapeaux rouges ou qui s’époumonnent dans des meetings, des rassemblements, cocktails Molotov et bombes lacrymogènes, matraques et pavés, voitures brûlées, ce qu’on montre de Mai, images vues et revues, diffusées et rediffusées, toujours les mêmes ?
Cette imagerie, Jeanne, bien sûr l’évoquait, mais elle s’attachait surtout à ce qui avait été son Mai à elle, ces journées passées au Quartier latin, entre la Sorbonne et Censier, journées vécues au rythme des manifestations, des assemblées générales, des comités de grève, des comités d’action, du mardi 14 mai au dimanche 16 juin, jour où les flics envahissent la Sorbonne, un Mai à la Sorbonne et à Censier. Jeanne s’en tenait à ce périmètre où elle avait passé le plus clair de son temps en Mai, une infime partie de Mai, et tout Mai cependant dans cette infime partie, tout Mai dans ces journées au jour le jour, et pas d’autre vie que cette multitude réunions et de discussions.chouette

(…) Je ne sais pas ce que fut Mai, certains paraissent le savoir, ils ont les mots, ils ont la capacité de nommer, ils disent  » une fête « ,  » un grand monome « ,  » une crise adolescente « ,  » une farce de fils à papa « , ils disent la porte d’entrée de l’individualisme, ou du libéralisme, ou du développement de la socièté de consommation ou de l’américanisation de la France, Mai incarnant la ruse de l’histoire pour moderniser la France contre une bourgeoisie archaïque… Est-ce qu’ils ont raison ? Est-ce que Mai fut objectivement cela ? Dixit Marx, les hommes font leur propre histoire sans savoir quelle histoire ils font…
Certains savent ce que fut Mai, pas moi, mais je sais, en tout cas un peu, ce qu’il fut pour moi et sans doute aussi pour Jeanne, donc tenter d’en restituer quelque chose, moins ce qui fut pensé que ce qui fut vécu, éprouvé, ressenti, retrouver moins des idées, des pensées, bien sûr on s’est trompé, bien sûr beaucoup de conneries dites, que des sentiments, des émotions, des manières d’être, essayer de revenir à cet emballement des corps, des coeurs et des âmes.
(…) Raconter Mai et raconter Louise, Mai comme une histoire d’amour, Mai semblable aux commencements de l’amour, quand on le suppose, le devine aussi chez l’autre, quand le monde s’embellit, quand le quotidien est suspendu, quand du matin au soir on est excité, haletant, puissant, d’une puissance inouie, et fragile, fragilisé, par le moindre mot prononcé ou par celui qui ne l’est pas, quand un geste, un regard, une intonation change tout, le monde qui vous appartient, une énergie sans limite, le monde perçu autrement, un monde nouveau, neuf, qui renaît tout à fait autre, chaque jour comme une naissance, pareil Mai et être amoureux, embellissement du monde et embellissement de l’être aimé, journées enchantées par Mai et par l’amour, le sentiment amoureux, enchantement qui ne s’assimile pas à la fête, à la rigolade permanente, non l’enchantement c’est sérieux, plus que sérieux, grave.
Mai grave comme l’amour.

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…vous ferez jour après jour l’amour avec des mots, mots échangés, mots mêlés, mots caressés, mots attrapés, mots dispersés, pas des mots d’amour, des mots de débats, de disputes, des mots politiques, des mots de révolution, de lutte des classes, de pouvoir ouvrier, de solidarité étudiants travailleurs, des mots des AG de philo, des commissions, des comités, à la Sorbonne, à Censier, au café, au restaurant, en voiture, dans les rues de Paris, conversations à l’infini, vous deux à l’unisson, même si vous allez le critiquer et même vous en inquiéter, de ce déferlement verbal qui va traverser la France.
T’en inquiéter car tu n’es pas seulement dans les mots, pas seulement dans la fête, une fois de plus, je le dis, le martèle, tu n’es pas dans l’image qu’on se plaît à donner de Mai, image répètée,  ressassée, le grand monome, les jeunes contre les vieux, le neuf contre l’ancien, entreprise délibérée de réduire Mai à ces clichés pour barrer, masquer, oblitérer le reste, le reste c’est-à-dire ce qu’on n’a pas réussi mais qu’on a tenté, peut être pas ce qu’on a fait mais ce qu’on a vécu, ce que tu as vécu, et s’il faut des oppositions, plutôt exploiteurs/exploités, l’espérance de la grève générale, de la prise du pouvoir et pas seulement de parole, de la destruction du système en place, la tentative de passer de la révolte à la révolution.

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(…)Mais qui s’empare aujourd’hui du malheur du monde ? Qui nous le crache, nous le balance à la gueule ?
Parfois Jeanne en avait comme des crises, ça l’assaillait d’un coup, la pensée de la souffrance et particulièrement de la souffrance des enfants l’obligeait à fermer les yeux. Et même toute l’histoire humaine lui apparaissait sous cet angle-là, elle songeait aux enfants, aux milliers d’enfants morts de faim, de maladie, des coups reçus, des guerres, des violences. Et alors l’envie de chialer sur tout, sur cette souffrance, ces malheurs, des malheurs qui ne viennent pas de rien, des causes sociales, certes, mais aussi une cruauté qui était à l’œuvre, des malheurs qui n’arrivent pas d’eux-mêmes, pas tout seuls, des gens à l’origine des malheurs, des êtres humains à l’origine des malheurs d’autres êtres humains, femmes et hommes, hommes et femmes, cause de ces malheurs, responsables de cette souffrance.
Inutile d’y penser. Et comment ne pas y penser ? Et qu’est-ce qu’on en fait de cette pensée ? C’est ce que demandait Jeanne :  » qu’est-ce que j’en fais de cette pensée ?  »  » Je vais devenir folle si je n’en fais rien « . Peut être pour cette raison aussi qu’elle s’était mise à partir, pour ne pas devenir folle, et pour prendre un peu plus, un peu mieux, la mesure de l’état du monde, de l’état réel, pas à travers mises en scène médiatiques, pas à travers des idées, des représentations, des apriori, des discours, aller y voir d’un peu plus près, et alléger la part de comédie, devant un enfant qui souffre, plus difficile de faire le pitre, de la ramener, encore que certains n’en soient pas gênés. Sans doute pas inexistante, la comédie, pas inexistante mais moindre.

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(…) Supposer que la gauche ne tiendrait pas ses promesses, que les changements énoncés lors de meetings lyriques ne seraient pas accomplis, que la confrontation aux réalités serait rude, oui, c’était possible. Envisager que la gauche au pouvoir serait peut être encore l’occasion de voir à l’oeuvre la ruse de l’histoire, qu’il lui reviendrait la tâche de moderniser le capitalisme, d’y adapter la société française, et même prévoir que les hommes étant ce qu’ils sont, les séductions des palais nationaux n’épargneraient pas socialistes et communistes, l’était aussi.
Mais ce que Jeanne, même en gardant la tête froide, n’avait pas pu imaginer, c’est la déception et même le dégoût que susciteraient les deux septennats de Mitterrand à l’Elysée, surtout le second. Comment aurait-elle pu imaginer cette arrogance, ce cynisme, cette suffisance de parvenus, n’occupant pas seulement les palais nationaux mais s’y vautrant, une jouissance pour ainsi dire sans retenue du pouvoir, des pouvoirs, ce goût du fric, des petites affaires, des petites combines et des petits trafics ?

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(…)C’est pourquoi, plus encore que l’inconduite de la gauche, ce que Jeanne ressentit comme une blessure, certes objectivement une petite blessure mais subjectivement difficile à vivre, ce fut le comportement d’une partie de ceux qu’elle avait pris l’habitude d’appeler les ex, ex partisans de la guerre civile, ex zélateurs des tribunaux du peuple, ex tenants du pouvoir ouvrier et autre front de classe.
Pour être plus précise, ce qui lui fut une blessure, je reprends ce terme qu’elle a souvent utilisé, ce ne fut pas la rapidité avec laquelle certains d’entre eux se rallièrent, non pas seulement aux puissants de l’heure, mais au fric, au cynisme, à cette fascination par et pour le pouvoir, politique, financier, médiatique, intellectuel, elle avait trop lu son Balzac et son Flaubert, pour en être étonnée.
Ce ne fut non plus leur manière de jouer le jeu, d’en assimiler les règles et les faire fonctionner à leur compte, leur adaptation à ce qu’était le monde, leur façon de s’y sentir à l’aise et d’en tirer profit. Pas non plus qu’ils brûlent ce qu’ils avaient adoré la veille avec le même aplomb, le même style comminatoire, le même ton donneurs de leçons que lorsqu’ils qualifiaient de traîtres à la révolution ceux qui n’étaient pas partisans de la guerre civile ou qui ne les accompagnaient pas dans leur assimilation du régime pompidolien au fascisme. Pas non plus qu’ils habillent leur reniement de justifications élevées, qu’ils prétendent toujours incarner le bien, qu’ils affirment qu’ils sont toujours en train de changer le monde, et toujours à la marge, et toujours différents des autres, toujours rebelles, et toujours purs. Pas non plus qu’ils acquièscent, pactisent, fassent leur carrière, couleuvres avalées, courbettes quotidiennes, compromissions avèrées. Pas non plus que ce qui paraissait avoir à leurs yeux remplacé la révolution semble les exciter, vraiment les exciter, le pouvoir, le fric, la notorièté, construire puis cultiver sa surface médiatique, son existence sur la scène parisienne, la tactique étant, gauche ou droite, à peu près la même, un livre chaque année ou tous les deux ans, recyclé en émission de radio, chronique dans un hebdo, débat télévisuel etc ou vice versa, sans compter les colloques, les séminaires, bref un capital symbolique, comme dit l’autre, hérité ou patiemment construit, avec ce que l’entreprise suppose d’égoïsme, de non générosité, de goût de la possession et de l’accumulation comme le capital tout court, de stratégie fine pour un bénéfice personnel, seulement personnel. Pas non plus qu’après tant d’années dans le collectif, les stratégies individuelles s’étalent, s’épanouissent, s’exhibent.
D’où ces questions de Jeanne : avaient-ils déjà tout compris dans leur jeunesse ? Savaient-ils déjà le fonctionnement de la société ? Etaient-ils déjà au parfum ? Qu’avait été pour eux le militantisme, l’engagement ? Une manière de commencer une carrière ? Une entrée dans la vie qui satisfaisait à la mode ? (…)
Ce qui l’avait agacée et même meurtrie, c’est que ceux-là s’autoproclament représentants, emblèmes, incarnation de leur génération, leur histoire devenant celle des autres, celle de tous, à eux le présent, à eux le passé, histoire écrite par les gagnants-gagneurs,  » on a gagné « , ils ont gagné. Ce qui lui fut une blessure, c’est leur monopolisation du présent et du passé aux yeux de la génération suivante, ce mur haut et solide qu’ils avaient construit et bétonné.
Evidemment cette blessure, Jeanne en était bien consciente, était infime, dérisoire même, c’était une blessure de comédie, une blessure en carton pâte, au regard de bien d’autres blessures politiques, par exemple celle des Résistants quand ils ont vu les Collabos se prétendre résistants, ou pis encore la ramener, reprendre du poil de la bête, les copains arrêtés, déportés, exécutés, assassinés, les copains morts, et les salopards qui refont surface, qui se réinstallent, postes et places, figures du tout Paris. Ou la blessure des Bolcheviks liquidés par Staline, ou celle des communistes allemands fuyant Hitler et se retrouvant dans les camps soviétiques, puis livrés, comme Margaret Buber-Neumann, à la gestapo pour être internés dans un camp de concentration.
Commencée dans les années 70, l’éducation de Jeanne se termina dans les années 80, ces  » horribles  » années qui achevèrent de la  » déniaiser « , c’était ses mots, sans que pour autant elle puisse accepter cette espèce de cynisme qui triompha alors et qui fit naître en elle comme un sentiment d’exil dans son propre pays.

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(…) Sans doute est-ce pendant ces dîners qu’a germé dans l’esprit de Jeanne l’idée d’emmener Louise à Orta, Jeanne soudain consciente et amusée de la ressemblance des prénoms, Lou et Louise, surtout désireuse, au cours de ces conversations où Louise faisait de fréquentes références à la philosophie de Nietzsche, de prouver qu’elle n’était pas totalement ignorante, alors que de cette pensée, elle ne savait presque rien, sauf ce détail, qui renvoyant moins à l’oeuvre de Nietzsche qu’à sa vie, devait cependant compter aussi pour son activité créatrice, ces quelques heures à Orta, en mai 1882.
Jeanne connaissait seulement ce détail que peut être Louise ignorait. C’est ce que j’imagine, j’imagine que Louise savait tout de Nietzsche mais pas ce détail, ou si le nom d’Orta ne lui était pas inconnu, elle n’y était jamais allée, alors que Jeanne y avait déjà séjourné, raison pour laquelle elle avait connaissance de cet épisode, la longue promenade au Sacro Monte, que ne manquaient pas de rappeler les dépliants touristiques, faisant allusion au  » philosophe allemand qui tombe amoureux de la poétesse russe « , le dépliant que j’ai sous les yeux, jauni, frippé, un vieux dépliant en noir et blanc des années 60 et qui était dans l’enveloppe laissée à Gustave,  » s’il m’arrive quelque chose, qu’on disperse mes cendres à Orta « , ces quelques lignes manuscrites sur un carton blanc avec ce prospectus d’un autre temps, d’un autre siècle.
J’ignore si Jeanne en savait davantage à ce moment-là, si elle connaissait la suite, cette suite qui m’accompagne depuis que je suis à Orta, parce que j’ai emporté avec moi la  » Correspondance de Friedrich Nietzsche, Paul Rée et Lou Von Salomé « , j’ai emporté l’exemplaire de Jeanne, écorné, sans doute lu et relu, et dans lequel d’ailleurs était glissée la lettre destinée à Gustave, sans doute lu et relu mais plus tard, après 1968, bien après, l’édition établie par Ernst Pfeiffer, l’ami des dernières années de Lou et son exécuteur testamentaire, ayant été publiée en allemand en 1970 et traduite en français en 1979, dans la  collection Perspectives critiques des PUF, titre en lettres blanches sur fond violet très foncé Nietzsche, Rée, Salomé Correspondance.
Lettres de Lou, de Nietzsche et de Rée, entre eux ou avec des tierces personnes, envoyées ou restées à l’état de brouillon, auxquelles s’ajoutent quelques missives d’Elisabeth Nietzsche et de courts extraits de  » Ma vie « , succinte autobiographie écrite par Lou Andréas Salomé dans les années 30, quand elle ne quittait plus guère Göttingen dont la grand-place, à l’instar de celle d’autres villes allemandes, s’enfumait des bûchers où brulaient les livres indésirables.
Je parie que Jeanne en 68 ignore la suite, elle a dû la découvrir à travers cette étrange et émouvante correspondance que je suis en train d’achever et qui nous livre des mois, des années, d’éblouissements, d’espérances, puis de malentendus, de mensonges, de manipulations, déceptions, blessures, souffrances.

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(…) Quelques semaines plus tard, j’ai reçu une lettre de Jeanne, postée de Paris, une lettre qu’elle avait confiée à quelqu’un qui rentrait en France. Elle ne me donnait pas beaucoup de détails sur ses activités, ni même sur la situation en Bosnie, m’expliquant surtout pourquoi il lui était devenu impossible de rester à Paris.
 » J’aurais dû partir plus tôt, m’écrivait-elle, dès qu’on a entendu parler des villages pillés, brûlés, rasés, des déportations de population, des enfants séparés de leurs parents, des camps d’internement, des mutilations, des viols, de la purification ethnique. Deux heures d’avion de Paris. On nous répétait cette donnée, à deux heures d’avion de Paris, on massacre, pille, viole. A deux heures d’avion, ça paraissait plus grave, plus scandaleux, qu’à six, huit, dix, douze heures, plus loin, la barbarie est plus acceptable, mais à deux heures d’avion !
Donc, nous, toi, moi, on savait. Pas comme nos parents et nos grands-parents, ils ont toujours dit « on se savait pas ». J’ai toujours pensé qu’ils savaient, peut-être pas de manière exacte, précise, détaillée, mais ils savaient bien qu’il se passait en Allemagne des choses ignobles. Ils voyaient bien les Juifs quitter l’Allemagne et l’Autriche avant la guerre, et les récits sur les camps et les déportations, avant même la solution finale, ne manquaient pas. Mais admettons. Il n’y avait pas d’image, pas de pression médiatique comme aujourd’hui. Mais nous ? Nous, nous savons. Nous avons des informations quotidiennes, et quotidiennement nous avons des images de morts, de femmes violées, d’hommes torturés. Ca change quoi ? Ca change quoi de les voir entre la poire et le fromage, entre deux pages de pub et de com ? Et si nos parents avaient eu sous les yeux les images des déportations, des camps de concentration et d’extermination, qu’en auraient-ils fait ?
©Martine Storti
Editions Le Bord de l’eau. Janvier 2006.

Revue de presse

Robert Redeker, Le Monde, 17 février 2006
Trente-huit ans nous séparent de Mai 68. Et pourtant la trace demeure brûlante. S’écartant de la fade question, battue et rebattue : « que reste-t-il de Mai 68 ? », Martine Storti entreprend d’approcher par le roman une question beaucoup plus importante : « qu’avait d’irréductible Mai 68 ? »… L’espace de 32 jours, le mur temps s’était ouvert, avait laissé entrer dans sa suspension l’histoire et les vies, dont celles de Jeanne et de Louise. Puis il s’était refermé à nouveau, rejetant dans la norme de l’histoire ceux et celles qu’il avait laissés entrer – c’est cela la mort de Louise et l’extinction de Mai, le retour au temps normal, au temps ordinaire de la vie et de la politique. Nietzsche et Lou Salomé aussi se retrouvèrent jetés dans la vie ordinaire, se réveillant avec la « gueule de bois », indignes d’eux-mêmes, après que les portes du temps se furent ouvertes devant eux, qu’ils s’y furent frayé un passage, du côté d’Orta, un autre mois de mai. autrement dit, comme l’amour, et c’est là, semble-t-il, le message de l’auteur, Mai fut un événement métaphysique -sans, bien entendu, que « métaphysique » ne soit un adjectif édulcorant le sens politique de Mai, c’est même plutôt l’interprétation purement politique qui, paradoxalement, en édulcore le sens politique. Ce mois de mai fut celui du temps suspendu. L’irréductible de Mai 68 est là : dans cette suspension du temps, dans cette fusion de l’histoire et de l’existence vécue par Louise et Jeanne, dans l’insaisissable je ne sais quoi de ces brèves semaines. Sans aucune complaisance ni aucun romantisme facile, l’écriture permet à Martine Storti de se retrouver au coeur de ce qui s’est perdu, l’essentiel irréductible de Mai.

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Article de Robert Redeker publié aussi dans le Tageblatt article-tageblatt

Michel Rouger, Ouest France, 10 février 2006
Au milieu de l’abondante littérature sur mai 68, il manquait sans doute un roman dépassant les événements et les apparences pour nous faire accéder aux cheminements individuels, aux rencontres improbables, aux bouleversements intimes qui ont fait de ces quelques semaines un moment de rupture durable dans les mentalités. 32 jours de mai est celui-là…
Bernard Langlois, Politis, 16 février 2006
(…) Grâces soient rendues à Martine Storti qui dans un court roman palpitant de vie, de générosité, d’amour, de talent aussi, sait lui faire justice, en restituer la vraie dimension, celle d’une levée en masse de tout un peuple face à l’injustice sociale …
Mathilde Larrère, Parutions.com, 6 mars 2006
(…) 32 jours de mai est avant tout un cri du coeur, très personnel…
Raymond Vidal, Le Patriote, 7 avril 2006
(…) La réussite de ce livre, chaleureux, fougueux, tendre et critique, est due à un savant travail de vannerie qui entrelace trois récits…
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Jean-François Chalot, Ufal 29, 10 avril 2006
(…) Il ne s’agit pas d’une énième lecture de ce « joli mois de mai » mais d’une oeuvre très originale (…) La plume alerte est rapide : le rythme et la réflexion se combient harmonieusement pour notre plaisir…
Roland Pfefferkorn, La Marseillaise, 27 avril 2006
(…) Grâce à son style heurté, hésitant, plein de doutes aussi, l’auteur arrive à nous faire partager les éblouissements des commencements qui mêlent, pour un temps au moins, bonheur privé et bonheur public.
Pierre André Dupuis, Drôle d’époque, printemps 2006
(…) Ce que montre le très beau livre de Martine Storti c’est, au fond, la façon dont un événement peut entrer en culture, c’est-à-dire devenir bouleversant même pour ceux qui ne l’ont pas vécu.
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Les Pénélopes, juin 2006
Mai 68, bien sûr, Jeanne et Louise sont actrices des événements, réfléchissent, réinventent le monde, l’amour aussi…
Michel Enaudeau, Vient de paraître, Cultures France, juin 2006
(…) Occasion d’une multitude d’ouvrages, Mai 68 ne s’est guère trouvé préposé au roman. En voici un qui emporte le lecteur, qu’il ait ou non été contemporain des « événements ». La construction narrative ingénieuse, menée à bien, la clarté de la langue, conduite par une intelligence sans complaisance ni injustice à l’égard de ce à quoi on a cru, une sensibilité vive et retenue font de ce beau premier roman une réussite évidente. Un essai de Martine Storti, Un chagrin politique,a précédé de quelques années son roman. De quel deuil cette fois s’agit-il?
(May 1968 has been the source of many works but has not proven to be much predisposed to being the subject of a novel. But here is one that sweeps away the reader, whether or not that reader had been a contemporary of the events. The ingenious narrative structure is successful and the clear language is guided by an intelligence that is neither complacent nor judgmental in relation to expectations of the topic. Its lively and restrained sensibility makes this first novel an obvious success.)
Martine Laroche, Illico.com, 15 juin 2006
(…) Martine Storti nous offre un livre sur la grâce de l’inachevé, comme Mai
Georges Ubbiali, Dissidences, août 2006
Martine Storti a raconté son expérience et l’impasse de l’arrivée de la gauche au pouvoir dans un très beau témoignage, Un chagrin politique,  paru en 1996. Avec ce nouveau livre, elle change de registre pour adopter celui de la fiction, mais sans changer vraiment de sujet (…) La prose de Storti est l’occasion de revenir sur la foudroyance des jours que constituèrent ceux du mois de Mai pour une jeune femme qui a cru que vraiment le monde basculait…
Pierre Salducci, La référence, août 2006
(…) Martine Storti signe un véritable bijou avec son récit politico-amoureux (…)
Écrit avec le cœur et la sensibilité d’une femme de gauche, le roman de Martine Storti est une admirable reconstitution des journées historiques de mai 68 et on apprend beaucoup à sa lecture. On voit comment les gens ont vécu les grèves et les manifestations de l’intérieur, comment tout s’est organisé dans le chaos et l’euphorie, mais aussi comment le pouvoir a réagi, soutenant des contre-manifestations et utilisant un vocabulaire qui nous est depuis resté familier, assimilant toute réaction d’opposition à du terrorisme (déjà !) et considérant les opposants comme de la racaille. Plus encore, 32 jours de mai expose parfaitement les déchirements internes au sein des familles et des institutions, décrit la chute du mouvement, et propose une analyse profonde de cette tentative avortée, expliquant pourquoi ça n’a pas marché et pourquoi tant de gens se sont recentrés par la suite, abandonnant leurs idéaux de jeunesse. Un livre qui pourrait être triste finalement, ou pessimiste, s’il n’y avait l’amour, deux femmes qui vont jusqu’au bout de leurs rêves et réussiront à se retrouver malgré les espoirs déçus, la mort qui rôde et la société qui s’écroule tout autour.
Remarquable d’intelligence d’un bout à l’autre. Tout simplement magnifique.