L’Arche de Zoé, le Quai et l’humanitaire. 1er Novembre 2007

Je ne dispose d’aucune information particulière à propos de cette histoire de l’Arche de Zoé. Je ne sais que ce qui est sur la scène publique. Et il se peut que tout n’y soit pas. Il se peut donc que cette affaire ne soit pas aussi innocente, naïve qu’on le prétend, à la fois du côté de l’ONG et du côté du gouvernement français.

Il se peut par exemple qu’elle ne soit que la face visible de manœuvres diverses visant à déstabiliser le ministre Bernard Kouchner, tant plus d’un au Quai d’Orsay ont en travers de la gorge le fait qu’il soit devenu ministre des Affaires étrangères (et ce qui les agace, ce n’est pas ce ralliement d’un homme de gauche à la droite, dont ils se fichent comme de leur premier TD (télégramme diplomatique) mais bien davantage son passé de french doctor, ou ses positions sur le Darfour ou sa conception de l’humanitaire et du droit d’ingérence). Il se peut aussi, à l’inverse, que le ministre des Affaires étrangères, ou son cabinet, ou sa secrétaire d’Etat ait favorisé l’opération avant d’en comprendre les dangers.

Il se peut aussi que l’ONG en question soit le masque d’un trafic d’enfants, mais cela est peu probable (et l’on a vite compris le profit que le président tchadien cherchait à tirer de cette affaire sur un plan intérieur et un plan diplomatique).

Mais il est possible aussi de faire l’économie de telles hypothèses. Cette « affaire » en effet peut s’expliquer en laissant de côté coups tordus ou saloperies mercantiles.

Ma petite expérience dans quelques situations dites d’urgence m’autorise à ne pas la considérer comme si surprenante que cela.

Le ministère des affaires étrangères a laissé faire l’ONG, nous dit-on. Etonnement. Indignation. Mais il faut être bien peu au courant du fonctionnement du dit ministère, en particulier sur les questions d’ordre humanitaire, pour s’étonner. Gauche, droite, ça ne change rien. Le rapport du Quai aux ONG est ambivalent : tantôt il les méprise, car l’humanitaire, n’est-ce pas, n’a pas la dignité de la diplomatie ou de la politique dite de coopération culturelle ( je me souviens des propos au MAE lorsque je parlais au début de l’année 2002, juste après le départ des Talibans, de l’idée de reconstruire des écoles primaires en Afghanistan, et pas seulement les deux lycées franco-afghans de Kaboul, non des écoles primaires dans les campagnes et dans les montagnes, « laissez-donc cela à l’Unicef et aux ONG » me disait-on avec le plus grand mépris) tantôt il s’en sert comme des prestataires de service. Mais le plus souvent, en effet, il ignore ce qu’elles font.

Du côté des ambassades, on retrouve la même ignorance, quand ce n’est pas la trouille qui l’emporte. Le terrain, le pays où ils vivent, à se demander ce qu’en connaissent nos chers diplomates, surtout lorsque la situation n’est pas tout à fait paisible ou habituelle.

Autre souvenir, celui d’une mission en Albanie, au printemps 1999. J’y allais pour savoir comment on pouvait aider à la scolarisation des enfants dans les camps où étaient réfugiés les Kosovars chassés de leur pays par les armées de Milosevic. En Albanie, les camps et les réfugiés ne manquaient pas. Y compris en plein cœur de la capitale, Tirana. Eh bien, quand j’ai été reçue par l’ambassadeur de France, j’ai vite compris que lui, des réfugiés, il n’en avait jamais vus et même qu’il n’avait pas pris conscience qu’il y en avait, par centaines, pour ainsi dire à sa porte. Alors, l’action des ONG, vous pensez ! Des exemples de ce genre, je pourrais en donner d’autres .

Du coup, je ne m’étonne pas que les postes diplomatiques français, au Tchad ou au Soudan, aient été ignorants des projets de « L’arche de Zoé » ou que, en étant informés, ils n’y aient pas prêté attention. C’est le contraire qui aurait été plus surprenant !

L’humanitaire, maintenant. De ce côté, le tableau est assez contrasté, pour rester dans l’euphémisme. On est loin, évidemment, des débuts héroïques des années 70. Une part importante de l’humanitaire aujourd’hui, ce sont des ONG énormes, internationales, des moyens financiers considérables, des professionnels à plein temps. Organisations non gouvernementales, c’est l’appellation officielle, mais des liens pourtant très fréquents avec les agences onusiennes, l’Union européenne, les ministères, les agences gouvernementales de coopération, tous bailleurs de fonds, financeurs des projets et parfois même commanditaires.

Et puis, parallèlement à cette grosse machinerie, on trouve une myriade d’associations plus ou moins importantes, plus ou moins compétentes, j’oserai même dire plus ou moins intelligentes. Car l’intelligence des situations, du contexte, des êtres et des choses, voilà ce qui est le plus nécessaire pour être efficace, pour ne pas se tromper. Cette intelligence, à l’évidence (si je mets de côté, comme indiqué au début, d’autres hypothèses), c’est ce qui a le plus manqué à « L’arche de Zoé ». Ce n’est pas, contrairement à ce qu’on lit ici ou là, le non-respect des lois du pays ou des règles de l’action internationale (car en effet, parfois, l’efficacité suppose leur transgression) qui est inadmissible, non, ce qui l’est, à mon sens en tout cas, c’est la non-intelligence de la situation, la bêtise – et peu importe que les intentions aient été généreuses – de penser que dans le contexte, il fallait sortir les enfants de leur pays, et de leur entourage. La bêtise, c’était de penser qu’ils seraient forcément mieux en France, dans des familles d’accueil. (Et c’est cette bêtise, cette absence d’intelligence qui, peut-être, a permis une provocation ou une manipulation qui n’est pas à exclure car comment en effet, des enfants ont pu, à plusieurs reprises, être transportés en avion à l’intérieur du Tchad sans que ces opérations se voient).

Mais il n’y a pas que la bêtise. Il y a aussi cette dérive de l’humanitaire. A tout le moins de certains humanitaires. Cette dérive vers l’envie de frapper des grands coups. D’avoir des projets choc. Aider les enfants sur place, oui, bien sûr, c’est pas mal, mais les emmener en France, comment disent-ils, les « exfiltrer », (ah ! ce verbe terrible que l’on trouve dans les articles depuis quelques jours) c’est mieux.

Une dérive vers le coup, le visible, le spectaculaire. Encore un souvenir. En Indonésie celui-là. Hiver 2005. Post tsunami. Banda Aceh ravagé. Et là dans un village, des enfants assis au pied d’un arbre qui chantent, en anglais, « Frère Jacques ». Je m’approche. Ils ont une dizaine d’années