La somme de nos lâchetés particulières 2009

Article paru dans Libération du 21 février 2009

« La somme de nos lâchetés particulières » 

Samedi, « Monsieur le flic… »

Le héros du dernier film de Costa Gavras, Eden à l’Ouest, prépare son entrée en France en apprenant la langue de ce pays qui, espère-t-il, va l’accueillir à bras ouverts. Il s’exerce notamment à dire correctement : « merci monsieur l’agent ». Sage précaution. Mon père, lui, a appris le français sur le tas, c’est-à-dire à l’usine, dans les bistros, les dancings. Un jour, pris alors qu’il conduisait sans permis et qu’il voulait se montrer vraiment poli et respectueux,  il ne cessa de répéter, « oui, monsieur le flic »,  » merci monsieur le flic », n’ayant jamais entendu parler de la gente policière autrement que sous l’appellation de « flic ».

Sur présentation du ministre de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale (je ne m’y fais pas !) le Parlement français a voté une nouvelle loi sur l’immigration. Laquelle a créé un « test linguistique ». Pour rejoindre un membre de sa famille déjà installé en France, une personne devra posséder la maîtrise de la langue française. Ce n’était pas le cas de mon père. Ni plus tard de ma grand-mère. Quand ils sont arrivés dans les années 30 en banlieue parisienne, à Colombes exactement, aucun des deux ne parlaient le français. Ont-ils nui à l’identité nationale ? Ont-ils fait du mal à la France ?

 Dimanche, MLF 40 ans Je reçois un message pour une prochaine réunion du groupe d’initiatives qui se prépare à fêter les 40 ans du MLF, l’année prochaine, en 2010, façon de répondre à la version légendaire diffusée par quelle qu’une, un appartement parisien, petit certes mais chic puisque prêté par Marguerite Duras, une réunion en octobre 1968, pas n’importe quel jour, juste celui de son anniversaire et cette fondation du MLF, « Fondation », c’est le mot utilisé, comme si un « mouvement », ça pouvait se fonder tel jour, à telle heure, à tel endroit ! Un parti, ça se fonde, mais un mouvement, non, un mouvement ça existe, ça vit, ça bouge, ça agit, ça pense, ça invente…Un jour sans doute, des historiens la feront, cette histoire du mouvement des femmes dans les années 70, quand ses actrices seront mortes. L’Histoire s’écrira autrement quand ses contemporain(e)s ne seront plus là pour en entraver la  connaissance. Importance, en conséquence, de ne pas se taire aujourd’hui, de laisser des traces, de raconter, de transmettre..

D’où un blog, Re-belles, d’où cette idée d’appeler à célébrer, par de multiples initiatives, « quarante ans de mouvement des femmes », un mouvement collectif, dont les premières apparitions publiques remontent à l’année 1970 : « Libération des femmes, année zéro » titrait alors la revue Partisans, ou encore cette manifestation d’août 1970, à l’Arc de Triomphe, quand elles sont quelques-unes à déposer une gerbe « A la femme inconnue du soldat ».Après-midi joyeuse, j’emmène ma mère voir la Miss. L’arrière grand-mère a 87 ans, l’arrière petite-fille 17 mois aujourd’hui, et la Mamé qui chaque jour se plaint d’être « fatiguée, si fatiguée, tu ne peux pas savoir », retrouve énergie et plaisir de vivre, elle chante, elle danse, la Miss aussi, qui entraîne tout le monde dans son bonheur d’être. 

Lundi, Les filles de Sarzane

Depuis que mon livre « L’arrivée de mon père en France » est paru et que certains, par miracle, le lisent, je reçois des messages et des lettres de Français(e)s dont les parents ne sont pas nés en France et qui me racontent l’arrivée de leur père ou de leur mère. J’aime ces échos qu’une histoire singulière fait à d’autres histoires, différentes et à la fois semblables. J’aime cette énergie que l’écriture de l’un(e) peut donner à d’autres.

Une lectrice m’écrit que son père, comme le mien, venait de Sarzane, qu’il a quittée en 1922, la petite ville ligure ayant fini par tomber aux mains des fascistes. Une des dernières villes à se rallier pourtant, tentant de résister, et même y parvenant un temps, et même offrant un espoir, parce que certains de ses habitants avaient osé, en juillet 1921, faire le coup de feu contre les squadristi de Mussolini qui terrorisaient villes et campagnes. Quelques années plus tard, en 1938, Denis de Rougemont, dans un article titré La vraie défense contre l’esprit totalitaire, évoqua cet épisode pour souligner que le totalitarisme n’aurait pas triomphé s’il avait trouvé sur sa route davantage « de gens disposés à tenir bon ». Et d’ajouter que la « puissance » du totalitarisme n’est que « la somme exacte de nos lâchetés particulières. » A méditer.

 Mardi, Les AG de philo en mai 68

Dans le TGV qui m’emmène à Marseille, je lis « Mémoire » de Catherine Clément qu’un ami, sachant que j’avais eu C.C. comme prof de philo à la Sorbonne m’a offert pour ma fête. Quand à l’approche d’Avignon la grisaille a laissé place au soleil, j’en suis à mai 68, stupéfaite alors de lire que les AG de philo se tenaient à Jussieu et que les étudiants de philo, « à l’unanimité, votèrent la destruction du savoir bourgeois, il fallait brûler les livres, tous les livres! » Ah non, pas une seule AG de philo à Jussieu, elles se tenaient soit dans un amphi de la Sorbonne, soit dans un amphi de Censier et quand la Sorbonne puis Censier furent fermés, elles continuèrent une bonne partie du mois de juillet – singulière obstination des philosophes – au CHU de la Pitié-Salpêtrière. Quant à cette histoire de vote « unanime » pour des « bûchers de livres », je me demande bien d’où elle sort. Que les ou plutôt des étudiants de philo aient qualifié le savoir de « bourgeois », sans doute. Mais une AG votant à l’unanimité qu’il fallait brûler les livres, et puis quoi encore! Catherine Clément a la mémoire qui flanche drôlement car évidemment je ne peux pas penser qu’elle a inventé cette histoire pour rendre plus présentable son adhésion, en juillet 68, au parti communiste, prétendument unique défenseur « des livres, du savoir, de la transmission ».

Un mot encore, à propos de mai 68 ou plutôt de ses effets sur l’enseignement. Devenus profs, certains soixanthuitards ont en effet craché sur la culture dite « bourgeoise » et refusé de la transmettre à leurs élèves. D’autres ont estimé – ce fut mon cas (d’autant que je devais beaucoup à l’école de la République) – qu’ils avaient en effet à aider les fils et filles de prolos (langage de l’époque) à entrer non dans la culture bourgeoise mais la culture tout court. De grâce, finissons-en avec les représentations unilatérales, monolithiques, faciles, si faciles…

 Mercredi, Mehmet, Rizah, Elfi et les autres…

Toujours à Marseille, radieux soleil  et froid  mistral , un temps qui me fait penser à celui souvent trouvé au Kosovo en hiver, une belle lumière et un vent glacial, ce Kosovo qui célèbre son indépendance proclamée il y a juste un an et que j’ai découvert il y a bientôt dix ans. Je pense à Rizah sauvé, au printemps 1999, des milices serbes par sa voisine de palier, serbe, je pense à Lirie dont le père et l’un des frères ont été tués, à peu près au même moment et dans les mêmes lieux, par les paramilitaires serbes, je pense à Mehmet m’expliquant que la ville de Mitrovica n’était pas serbe d’un côté et albanaise d’un autre, comme cela s’écrit depuis des années mais que, longtemps, les deux populations se sont mélangées, par exemple lui, albanais, avait, au nord de la ville, boutique et logement…

 Jeudi, « Une bonté privée »

Déjeuner avec Lisa qui a 26 ans, est titulaire d’un DESS « développement et coopération internationale », et qui est au chômage. Elle n’a pas de travail et en plus elle a des scrupules. Pas elle qui ferait un rapport pour Bongo, quel qu’en soit le prix et l’objet ! Mais elle s’inquiète plus pour la société que pour elle-même. Elle ne s’attendait pas à ce qui se passe, ce qui s’appelle « la crise », ces milliards pour les uns, et 50 ou 100 euros pour les autres, ces bonus et ces mendiants à tous les coins de rue, ces articles lus récemment et qui notent l’émergence d’un sentiment anti polonais en Irlande, ou bien des grèves en Angleterre contre l’emploi d’ouvriers italiens et portugais…

Elle voudrait que je lui dise comment tout ça va finir. Evidemment je n’en sais rien. Et ceux qui chaque jour vendent assez chères leurs analyses, commentaires, expertises etc.ne le savent hélas pas plus que moi. Je ne sais pas pourquoi, je préfère lui citer quelques lignes de Vassili Grossman, extraites de « Vie et destin » sur la « bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu, une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie (…) la bonté des hommes hors du bien religieux ou social. »

 Vendredi, La jungle de Calais

Je pars pour Calais, une signature pour mon livre à la Maison pour tous, ce soir, une autre demain dans une librairie, puisque ce livre, d’une certaine façon, est né à Calais, un jour de novembre de l’année 2002, un jour aussi de soleil éclatant et de froid, juste au moment de l’annonce de la fermeture du camp de Sangatte. Depuis, je suis retournée plusieurs fois à Calais et je sais ce que je vais trouver, ou plutôt retrouver, l’errance des réfugiés tout le long de la côte, leur attente sur des parkings, leurs nuits dans des containers ou dans la « jungle » (prononcer jungel), un petit bois derrière le port, même pas des tentes comme dans un camp de réfugiés, juste des bâches en plastique tendues entre deux branches d’arbre, des cartons à même la terre humide, le sol jonché de canettes, de bouteilles, de boîtes de conserve, deux ou trois caddy qui traînent, des vêtements sales qui pendent, des ordures, des monceaux d’ordures, de la merde, car ils chient là, sur place. Forcément, où pourraient-ils chier sinon là ?