A propos de la série Ecoles en France 2006

Article publié en avril 2006 par la revue du CNDP Télédoc 

D’avance on s’en était réjoui. Comment ne pas se réjouir, en effet, à la perspective de passer presque quatre heures dans la compagnie d’enfants, de partager un peu de leur quotidien scolaire en pénétrant dans ce lieu si fermé aux adultes, quand ils ne sont pas enseignants, qu’est la classe ? Comment ne pas approuver aussi cette envie, précisée d’emblée dans le commentaire, de comprendre pourquoi, selon ce qu’affirme une enquête de l’OCDE de 2003, « les enfants français sont les plus stressés du monde développé », ou encore pourquoi, c’est le commentaire encore qui le dit, « 15 % des élèves sortent de l’école élémentaire en maîtrisant mal la lecture et l’écriture » ?

Trois épisodes d’une heure quinze donc, chacun avec un titre spécifique : « Plaisir d’apprendre ? », « Apprendre à vivre ensemble », « Tête bien pleine et tête bien faite ». Trois épisodes tournés au cours de la même période – soit de la rentrée de septembre 2005 aux vacances de la Toussaint – dans quatre écoles, l’école militaire d’Autun, l’école Jean Moulin à Domont dans le Val d’Oise, l’école Montessori à Paris, l’école Antoine-Balard à Montpellier.

Dans chaque école, Patricia Bodet et Christophe Nick, les auteurs-réalisateurs, et leurs équipes se sont attachés à une classe en particulier : la 6ème au collège militaire, une classe de CM1 à Domont, une classe à double niveau CE1 et CE2 à l’école Montessori, une classe unique avec des élèves âgés de 6 à 11 ans dans l’école classée en ZEP du quartier de la Paillade à Montpellier.

Le film commence et peu à peu l’on fait connaissance avec le capitaine Sage et l’adjudant-chef Jalicoux, avec Véronique Lambré, institutrice à l’école Jean Moulin, avec Sylvain Connac, instituteur à Montpellier, avec Carole Bertolafi, éducatrice à l’école Montessori, mais avant tout avec Grégory, avec Sébastien, avec Lola, avec Jalal, avec Sofiane, avec Damien, d’autres encore… Nous les voyons arriver, s’installer, parler, écouter, dessiner, écrire, lire, apprendre, travailler, rire. Pleurer aussi. C’est d’ailleurs par là que le film débute, par les larmes de Grégory, élève à l’école de Domont, qui ne parvient pas à dire, ou qui ne dit pas assez vite, le mot que la maîtresse attend, ce mot « extrait » qui a bien du mal à franchir ses lèvres. On regarde, on écoute la maîtresse exiger ce mot, et on ne comprend pas qu’elle ne comprenne pas que Grégory va pleurer, et on ne supporte pas qu’elle lui demande « pourquoi tu pleures ? ». Alors, évidemment, cette maîtresse, on n’a pas très envie de l’aimer. Encore moins d’ailleurs avec le commentaire qui nous explique qu’« en France, on trouve normal de pleurer à l’école » !

Et quand on retrouve cette même maîtresse, quelques mètres de pellicule plus tard, et qu’elle s’en prend à la petite Lola, si jolie, si vive, (trop jolie ? trop vive ?), alors là, on la déteste vraiment. Comment ne serions-nous pas, en effet, du côté de cette brunette magnifique, si éveillée en septembre et déjà angoissée, déstabilisée à peine deux mois plus tard, atteinte par des propos qui la stigmatisent devant toute la classe, pour ce qui, à l’écran du moins, paraît être une broutille : « dans ta tête c’est un peu dérangé !», ou « tu es la seule à … », ou « dans la classe il n’y a que toi qui… », Lola malmenée par cette institutrice qui ne prend même pas en compte le fait que la petite fille est une enfant de parents divorcés et qu’elle vit tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre !

Heureusement, il y a Sylvain Connac, le maître de la classe unique de la ZEP. Avec lui, l’horizon se dégage : les enfants bougent, parlent, rient et ne pleurent pas. Et sont respectés. De surcroît ils s’entraident, ils coopèrent, ils participent chaque semaine à une « discussion philosophique », ils font des progrès et ils ne souffrent pas. En tout cas pas à l’école. En tout cas pas dans cette classe-là. Et même dans cette classe-là, quelque chose circule, comme un bonheur d’y être, comme un plaisir d’apprendre. Dans cette classe-là ainsi que dans celle de l’école Montessori, cette école où l’on ne « considère pas les enfants comme des élèves » [oh le vilain mot !] mais comme des individus ». Dans les autres, non. A Domont, ou à Autun, chez les militaires, le bonheur des élèves n’est pas encore une idée neuve.

Peu à peu, assez vite même, le message est devenu clair : d’un côté il y a la classe expérimentale de La Paillade et celle de l’école Montessori. Là tout est bien, positif, clair, net, transparent, efficace, le travail est fait avec et pour les enfants qui sont écoutés et respectés. De l’autre côté, du côté de l’école de Domont et du côté de l’école militaire d’Autun (dont le documentaire nous amène à penser qu’elle est peut être la vérité de la première et peut être même de tout le système éducatif français), c’est un autre paysage et d’autres objectifs, celui de « formater », d’« apprendre le conformisme », de mettre en oeuvre la « norme scolaire », et peut être même de prendre plaisir (un peu ? beaucoup ?) à faire souffrir (un peu ? beaucoup ?) les enfants. Pour leur bien, s’entend.

A l’avance donc, on s’était réjoui. Mais progressivement le malaise s’est installé, bien qu’on ait tenté d’y résister – c’est qu’on a sa dignité et on ne voudrait pas se ranger dans le camp de ceux qui font pleurer les enfants – jusqu’à ce que, dans un élan de courage, on s’autorise quelques questions. Et si la cause avait été entendue d’avance ? Et si le tournage n’était là que pour illustrer une thèse, déjà écrite ? Et si le téléspectateur était l’otage du choix des situations, du cadrage, du montage, du télescopage des images, soigneusement sélectionnées et rapportées les unes aux autres, en contraste si systématique et probant qu’il en devient suspect, à l’instar d’une instruction menée seulement à charge? Car contrairement à ce que déclarent les auteurs – « nous ne sommes pas là pour juger mais pour regarder » – j’ai bien eu l’impression, moi, qu’ils ne faisaient que cela, comparer et juger. Et trouver dans l’école dite banale, ce qu’ils y cherchaient, ce qu’ils avaient décidé d’y trouver. Je ne leur reproche pas ce choix qui relève de leur liberté. Je leur reproche d’ériger ce qu’ils nous donnent à voir en discours de vérité. 

Oh je le sais bien, ce propos, venant d’une inspectrice générale est d’emblée suspect. Ne suis-je pas du côté de la « norme scolaire » ici qualifiée de « rigide », forcément rigide, et stressante, forcément stressante ? Pas comme la caméra, forcément bienveillante, elle, et attentive, et respectueuse, et rassurante. D’ailleurs, les réalisateurs nous l’affirment : « quand les enfants allaient au tableau, ils avaient peur du tableau et pas de la caméra !». Et bien moi, voyez-vous, ce serait plutôt le contraire.

 Martine STORTI

Inspectrice générale de l’éducation nationale

2 avril 2006