La démocratie d’opinion, cette gueuse (28 octobre)

A écouter ou lire certains commentateurs, une grave menace pèse aujourd’hui sur la France, une très grave menace, peut être même la plus grave, celle de la démocratie d’opinion. Pas une seule journée sans qu’ici ou là, à droite et à gauche, on nous explique qu’il y a, à droite et à gauche, des gens qui veulent la faire règner et ce faisant mettre en péril la République française, faire le lit de l’extrême droite, sombrer dans le populisme, se vautrer dans la démagogie etc.

J’avoue ma perplexité. Démocratie d’opinion, dit-on. Mais n’est-ce pas un pléonasme ? La démocratie n’est-elle pas toujours d’opinion ? Dès lors en effet que c’est du peuple et d’un vote populaire qu’émane le pouvoir politique, n’érige-t-on pas, par principe en quelque sorte, l’opinion en fondement de la légalité et de la légitimité. Par ailleurs n’apprécie-t-on pas la démocratie, précisément parce qu’elle rend possible l’expression et la confrontation des opinions ?

Bien sûr j’ai parfaitement compris qu’en vilipendant la démocratie d’opinion, ce n’est pas au débat démocratique que l’on s’en prend ou au fondement du pouvoir politique mais à une manière de gouverner, et plus largement de faire de la politique, soumise aux sondages, soumise à l’opinion, toujours considérée comme changeante, versatile, de surcroît aisément manipulable, parce que basée ou sur les sentiments, ou les passions de l’heure, ou l’émotion du moment, ou les préjugés, ou les représentations immédiates, ou les intérêts corporatistes, bref faisant fi du raisonnement, de la réflexion, de la rationalité.

Mais si c’est ce procès-là qui est conduit, pourquoi seulement maintenant ? La soumission aux sondages, la prise en compte de l’opinion, que je sache, ne date pas de quelques semaines. Et si l’on se réfère au récent documentaire diffusé par France 2 et qui nous a rappelé le parcours politique plutôt sinueux de l’actuel président de la République, on ne peut pas dire que celui-ci ait été indifférent aux tergiversations de l’opinion sur lesquelles il a peu ou prou calqué les siennes propres. Mais lui parmi tellement d’autres ! Quant aux commentateurs patentés, et singulièrement quand ils exercent leur talent – et depuis fort longtemps – à la télévision, et cela quelles que soient  les majorités occupant les  palais nationaux, il n’est pas aisé de dire à quel moment ils ont résisté à la sondomanie. Il est plus facile en revanche de se souvenir qu’ils ont suivi le mouvement et que parfois même ils l’ont créé. Rappelons-nous par exemple que c’est dans une émission de débat politique qui eut son heure de gloire dans les années 80 sur Antenne 2,  la si mal nommée L’heure de vérité, que, pour la première fois, on se mit à faire un sondage pendant l’émission elle-même pour savoir ce que les Français – à tout le moins les télespectateurs – pensaient à l’instant même des propos qui venaient juste d’être tenus par les protagonistes de la dite émission. Je ne suis pas certaine que le courage politique, a fortiori la vérité, y ont gagné quoi que ce soit ! La suite a été pire encore.

Pour être franche, l’actuelle et soudaine critique de la démocratie d’opinion, si drappée d’indignation, je la trouve un brin suspecte. Et je me demande si elle n’est pas le masque pas d’une autre crainte, moins noble, mais peut être plus vive et pour le coup plus vraie. Je me demande en effet si ce n’est pas l’inflation de l’expression des opinions qui gêne certains. Cette inflation est bien réelle aujourd’hui, en particulier grâce, ou à cause, comme l’on voudra, d’Internet. Chacun ou presque peut y aller de son blog, de sa tribune, de son commentaire. Sur le Net, des anonymes, des petits, des sans- grade, des sans titre, s’emparent de la parole, de l’expression. Bref la multitude. Bref le peuple. Et ce peuple, il est et bête et intelligent, il est et dans la raison et dans la passion, il est et dans la réflexion et dans le sentiment immédiat, il est et dans la durée et dans l’éphémère, il est et dans les préjugés et dans la connaissance…Comme vous, comme moi, comme tout le monde.

Raison pour laquelle je ne vois pas en quoi, quand l’expression publique est monopolisée par un petit nombre, par l’oligarchie des visibles, de celles et surtout ceux qui ont pignon sur medias, tasse de café toujours prête dans les studios de radio et les plateaux de télévision, colonnes toujours ouvertes dans les quotidiens et les hebdos, la démocratie est alors moins d’opinion.
Je ne vois pas en quoi, lorsque ne s’expriment que ceux qui exercent un pouvoir économique, financier, politique, intellectuel, culturel, médiatique, c’est-à-dire les habituels et habitués de la scène publique, on échappe davantage à la passion, à l’émotion, aux préjugés, à l’erreur, aux intérêts de clan ou de caste déguisés en arguments à prétention de vérité et d’objectivité.

Je ne vois pas en quoi lorsque les gouvernants ne tiennent compte que de ceux-là, ils résistent davantage à la pente de la démagogie.

Est-ce la démocratie d’opinion qui fait peur ou l’éventuelle perte de l’appropriation privée de l’espace public ?

La crainte de la dite démocratie d’opinion n’est-elle pas la crainte de la démocratie tout court ? Tout cela n’est pas sans rappeler les réticences et résistances à l’égard du suffrage universel, lorsque l’on se demandait si le peuple allait être capable de voter, tandis qu’avec le vote censitaire, on avait la certitude, n’est-ce pas, d’être dans l’intelligence, la justesse et la justice ! On retrouvera avec profit ces précieuses lignes de Kant dans La religion dans les limites de la simple raison : « J’avoue ne pas pouvoir me faire très bien à cette expression dont usent aussi des hommes sensés : un certain peuple (en train d’élaborer sa liberté légale) n’est pas mûr pour la liberté ; les serfs d’un propriétaire terrien ne sont pas encore mûrs pour la liberté ; et de même aussi les hommes ne sont pas encore mûrs pour la liberté de conscience. Dans une hypothèse de ce genre, la liberté ne se produira jamais ; car on ne peut mûrir pour la liberté si l’on n’a pas été mis au préalable en liberté. »