Ces dix années qui ébranlèrent le patriarcat 1988

Article publié dans l’ouvrage collectif Le féminisme et ses enjeux (Centre fédéral FEN, Edilig, janvier 1988) sous le titre Ces dix années qui ébranlèrent le patriarcat
Elle à peine la trentaine. elle a les cheveux courts, elle porte une veste et une jupe droite à petits carreaux, elle est en train de courir, elle tient dans ses bras un grand sac en papier rempli de provisions, elle sourit, elle est belle, elle est heureuse, elle dit : » Le triomphe du micro-ondes, c’est moi ». Qui est-elle ? Une page de publicité, celle de Media France, le groupe qui édite Marie-France, Femme d’aujourd’hui, Femme pratique, trois magazines dits féminins. En vis à vis de la femme-pressée-et-ravie-de-faire-les-courses-et-d’assurer-le-triomphe-du-micro-ondes, un texte : « Media France. Les femmes qui font les grands succès ».« Et tant pis pour ceux qui ne croient pas aux femmes » dit une autre pub d’un autre groupe de presse. Mazette! En cette fin des années quatre-vingts, les professionnels du marketing rivalisent dans l’éloge des femmes, dans le respect pour leur pouvoir, ou plutôt pour leur pouvoir d’achat. Nous y sommes, les femmes, avec les jeunes et les enfants constituent la cible privilégiée des publicitaires. Passons.
couv-le-feminisme-et-ses-enjeux-2Non, restons encore un instant sur 1’image qui est instructive : les pubs nous disent ce que doit être la femme moderne, cette gagneuse sur tous les fronts, qui mène tambour battant sa carrière et qui réussit sa vie de famille et aussi sa vie sexuelle et qui fait, en un instant – micro-ondes oblige – de merveilleux petits plats. De quoi être sur les genoux en quelques années si l’on s’engage dans cette course effrénée à la réussite tous azimuts que nous distillent hebdomadaires et mensuels, pas seulement féminins. Et quand les femmes ne sont pas des bosseuses-à-la-vie-de-famille-épanouie, elles sont ce qu’elles ont toujours été, corps pour vendre et à vendre, bouches pulpeuses et culs rebondis, « tigresses » et autres « louves » des téléphones roses ou des lignes chaudes; elles sont sur les murs des villes, ces murs tapissés des Maud et autre Ulla, Ulla nue comme au premier jour et à quatre pattes, à la fois aguichante et soumise, promesse pour les « mateurs » d’un seul sexe de plaisirs marchands à eux seuls réservés, dès lors qu’ils ont les moyens de se les offrir. Et quand ils n’ont pas les moyens, ils peuvent toujours tenter d’avoir les femmes de force : écœurement lors de vacances dans le Var, en cet été 87, de lire un viol par jour ou presque à la » Une » du quotidien local.
L’histoire avancerait-elle à reculons ? Une bonne décennie de luttes féministes, de la fin des années soixante à la fin des années soixante-dix et, moins de dix ans plus tard, certains jours, trop de jours, un goût  amer dans la bouche. Belle libération, en effet, que celle de ces femmes, vous, moi, sommées désormais de réussir sur tous les plans et sous tous les angles, d’être belles, intelligentes, dynamiques, sans rien perdre, of course, de notre féminité, telle Michèle Barzach, ministre de la santé et de la famille – poste si féminin – Michèle Barzach sur laquelle se braquent les feux médiatico-politiques. Il faut dire qu’ils n’ont pas 1’embarras du choix : une seule femme, dans le gouvernement, a le titre de ministre, comme treize ans plus tôt, en 1974, dans le premier gouvernement Chirac. Simone Veil était, elle aussi, chargée de la santé ». A 1’époque, c’était I’avortement et non le sida qui faisait la « Une » des journaux. Dans les gouvernements Mauroy et Fabius, de 1981 à 1986, les femmes, sans être nombreuses, n’ont du moins pas été cantonnées dans des postes « féminins », puisqu’une Edith Cresson fut ministre de 1’agriculture puis du commerce extérieur. Las, en mars 1986, une seule femme donc, à la famille, sans que personne ou presque ne s’en offusque.
Vous ne regardez pas ce qu’il faut, nous dira-t-on. A la télévision, les femmes triomphent, Michèle Cotta, Christine Ockrent, Anne Sinclair… Photos de Francis Bouygues entouré de « ses femmes », celles qui ont réussi à décrocher de beaux contrats et de gros cachets. Ne leur jetons pas la pierre : à l’heure du libéralisme, où tout peut se résumer en deux mots – « j’achète », « je vends » -, tant mieux si des femmes savent « se vendre » aussi bien que leurs confrères. Mais telle n’est pas la situation générale : la différence entre les salaires des hommes et ceux des femmes reste très grande, au détriment de ces dernières ; en 1986 en effet, le salaire des femmes a été en moyenne inférieur de 25,3% à celui des hommes ; formulée autrement, la chose s’énonce ainsi : les hommes ont perçu un salaire supérieur en moyenne de 33,9% ! « A travail égal, salaire égal » : les slogans furent brandis, des lois furent votées, mais la réalité est là, têtue, comme les faits. II y a inégalité des salaires parce qu’avant tout les femmes continuent à occuper les emplois les moins qualifiés, à être concentrées dans les secteurs qui paient le moins ou les catégories professionnelles les moins bien rémunérées. Poids des habitudes, des intérêts, des mentalités… Tout cela s’accumule, se confond. Représentation des femmes, travail des femmes, deux exemples qui n’incitent pas vraiment à 1’optimisme. De quel côté faut-il alors tourner ses regards pour respirer un air plus frais ? Peut-être du côté de ces cortèges vraiment mixtes, ceux des manifestations lycéennes et étudiantes de 1’automne 1986, du côté de ces jeunes filles sûres d’elles et de leur place, présentes massivement, bien plus en tout cas que dans des cortèges plus anciens, ceux de mai 68 en particulier. A la tête de la coordination des luttes, il y eut même, un temps, une fille Isabelle Thomas. Quel nom féminin connut la célébrité en 68 ? Aucun.Et puis il y a cet immense changement, celui produit par la contraception; les jeunes filles ne savent pas quelles étaient les peurs et les angoisses de leurs mères, quand celles-ci se sont éveillées à la sexualité et que 1’usage de la pilule n’était encore que le fait d’une infime minorité. Elles ignorent tout ou presque des risques et de la honte des avortements clandestins, parce que des milliers de femmes se sont battues sur ce terrain et sur une multitude d’autres. Les progrès, en effet, ne sont pas automatiques, purs produits de découvertes scientifiques ou d’une évolution douce des sociétés ; certes, il faut – c’est le cas notamment pour l’avortement et la contraception – que des moyens techniques et scientifiques nouveaux existent. Mais il faut aussi des acteurs – en 1’occurrence des actrices- qui osent se mêler, pour une fois, de ce qui les regardent, qui osent dire non, qui osent inventer.

Ce qui apparaît « naturel » aujourd’hui ne l’était évidemment pas il y a quinze ou vingt ans. Des femmes, une poignée d’abord, des milliers ensuite, eurent 1’audace de « ruer dans les brancards », de hurler ce que la bonne société exigeait qu’elles taisent, de se réunir, de décider, d’agir. Le Mouvement de Libération des Femmes a une histoire. Sans doute a-t-il aussi des héritières ; mais elles connaissent peu 1’héritage. Elles le vivent, direz-vous, en partie du moins, ce qui n’est déjà pas si mal. Elles le vivent mais elles le connaissent peu, pas plus que les jeunes femmes qui, à la fin des années soixante, redonnèrent force au féminisme, ne connaissaient les luttes des siècles passées. « Nous qui sommes sans passé, les femmes, nous qui n’avons pas d’histoire » disait l’hymne du MLF. Non, les femmes ont une histoire mais celle-ci est oubliée aussitôt qu’elle est faite, tant il est utile, habile, opportun, de retirer la part des femmes à leur propre évolution.Le féminisme apparaît puis disparaît avant de réapparaître à nouveau ; et périodiquement, croyant tout commencer, les femmes ne font que recommencer. Mais elles ne le savent pas. Quand, en 1970, les féministes titraient un numéro de revue Libération des femmes, année zéro, elles ignoraient tout ou presque des luttes féministes du XlXeme siècle et du début du XXeme. Elles ne savaient pas qu’elles allaient se heurter aux mêmes obstacles que leurs grands-mères et arrière-grand-mères, qu’elles allaient subir les mêmes moqueries et susciter les mêmes haines, qu’elles allaient mener entre elles des débats semblables ou presque, (se) poser les mêmes problèmes ou presque, connaître aussi des échecs semblables. Elles ne se percevaient pas comme des héritières. Et pourtant elles l’étaient. Et ce n’est pas l’un des moindres effets du Mouvement de Libération des Femmes de cette seconde partie du XXeme siècle que d’avoir redécouvert une histoire passée. Puisse-t-elle ne pas être à nouveau enfouie.Une figure, pourtant, symbolisait, pour elles toutes, une volonté des femmes à exister librement; ce n’était pas une figure du passé, mais une figure contemporaine, mère et sœur aînée à la fois, plus âgée mais aussi du même âge, celle de Simone de Beauvoir. Par son oeuvre et plus encore peut-être par sa vie, elle représentait comme un modèle, à tout le moins une incitation à ne pas se résigner, à se battre, à vivre. Elle donnait la fierté d’être femme et le désir de proclamer cette fierté, ainsi que celui de réaliser, chacune à sa manière, ses dons. Simone de Beauvoir sut être, parler et agir avec des plus jeunes qu’elle, elle sut leur apprendre et apprendre d’elles, elle sut participer à leurs luttes et défendre ce MLF si souvent moqué, haï, et surtout bien mal compris.
Du MLF en effet, beaucoup, pendant longtemps et encore maintenant ne surent, ne voulurent donner qu’une image négative. II fallait ridiculiser ces « excitées », ces « hystériques », ces « mal baisées ». Offensive acharnée, peut-être à la mesure des peurs, des craintes que le Mouve­ment de Libération des Femmes suscitait : car s’attaquer au patriarcat, c’est s’en prendre au fondement même d’une société comme la nôtre.
II est certain que nous n’avons pas détruit le patriarcat. Laissons l’histoire dire si nous l’avons quelque peu ébranlé. Et tentons, dans ces quelques pages, de brosser à grands traits le tableau de ces dix années, avec ses lumières et ses ombres. 

Un (re) commencement
Il est toujours arbitraire de dater les commencements. La révolution française n’a pas débuté le 14 juillet 1789 et pourtant cette date joue comme commencement symbolique.Faisons de même pour « dater » le renouveau du féminisme en France et prenons un événement symbolique, qui s’est déroulé dans un lieu symbolique lui aussi.En plein été, le 26 août 1970, quelques femmes déposent à 1’Arc de Triomphe, à Paris, une gerbe avec cette mention : « A la femme inconnue du soldat inconnu ». Dans un livre publié treize ans plus tard, 1’une des participantes à cette manifestation, Cathy Bernheim (.Perturbation, ma sœur. Naissance d’un mouvement de femmes – Cathy Bemheim – Ed. du Seuil – p. 69) en raconte le déroulement : « On note soudain une agitation inhabituelle du côté du tombeau : des hommes bardés d’appareils photo, de camera, de câbles, de bandes magnétiques… II ne faut plus perdre de temps : on déroule les banderoles, on porte la couronne à bout de bras, solennellement et I’on s’approche du lieu de recueillement où d’ailleurs personne ne se recueille. On n’a pas le temps d’arriver qu’on est déjà empoignées par les gardiens plus tellement de la paix (…) les banderoles sont promptement saisies et repliées, confisquées : c’est à peine si les spectateurs ont le temps de lire  » un homme sur deux est une femme » ou « il a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme ». Pour quelques femmes I’aventure se  terminera par un contrôle d’identité au poste de police ». Le lendemain, les quotidiens consacrèrent à l’événement quelques paragraphes ; la presse découvrait 1’existence d’un Mouvement de Libération des Femmes. A noter que les féministes n’avaient pas encore ainsi nommé ce qu’elles étaient en train de faire naître. Les journalistes se contentèrent de transposer en France le Women’s lib américain, d’autant que le 26 août était aux USA un jour de manifestations pour commémorer le cinquantième anniversaire du droit de vote des femmes aux Etats Unis. Les féministes américaines menaient depuis deux ans au moins des luttes importantes et 1’appellation « Mouvement de Libération des Femmes » recouvrait là-bas une multitude de groupes plus ou moins radicaux.En France, le Mouvement n’avait pas encore pris une ampleur équivalente. Mais la manifestation du 26 août n’était pas tout à fait un commencement.
Pendant et après mai 68, des petits groupes, très minoritaires, avaient commencé à se réunir. Au cours des premiers mois de 1’année 70, deux initiatives avaient été plus marquantes : un débat public avait été organisé, en mai, à la toute nouvelle université de Vincennes sur 1’oppression des femmes. Les gauchistes, militants d’une révolution où les femmes tenaient bien peu de place, avaient fort mal pris la chose et témoigné d’une hostilité qui n’allait d’ailleurs pas s’arrêter rapidement. Le même mois, le journal L’idiot international publiait un article, signé par quatre femmes (  
 Monique Wittig, Gille Wittig, Marcia Rothenburg, Margaret Stephenson), Combat pour la libération de la femme. Ce texte joua comme trait d’union, tant il disait publiquement ce que pas mal de femmes, dans la solitude et la dispersion, se murmuraient à elles-mêmes ou à quelques unes : Quand nous marchons dans les rues, nous sommes sifflées, huées, touchées, nous sommes appréciées ou dépréciées par les regards (…) Si nous résistons, nous sommes bégueules, salopes, mégères ou féministes hystériques; nous n’allons pas dans les rues comme des individus libres de croiser les regards. Nous sommes des objets en usage ou hors d’usage. Et encore : Opprimées idéologiquement, économiquement et politiquement, nous savons que nous avons les moyens de lutter contre cette triple oppression. Ce texte disait aussi: Les hommes – les militants révolutionnaires par exemple – ont tous participé à notre oppression, un jour ou I’autre, tous  ont été complices de chauvinisme mâle à  un moment ou à un autre, tous sont suspects. D’ailleurs qu’est-ce que représente notre lutte pour eux ? Lutte domestique, lutte prosaïque, lutte de serves, qui n’a pas I’attrait de celle des Palestiniens, des afro-américains. »Je cite cet extrait car il est significatif : les femmes qui se mettaient à lutter pour leur propre compte s’inscrivaient dans la trajectoire de mai 68 mais elles met­taient aussi en question les modes de fonctionnement de groupes gauchistes, leur manière de faire de la politique, leurs thèmes de lutte (…) Les femmes voulaient partir d’elles-mêmes, de leur propre expérience, de leur propre oppres­sion, multiple, diverse ; des trajectoires subjectives, individuelles en rencontraient d’autres, à la fois différentes et semblables.Partir de soi, de son vécu, comme on s’est mis a dire dans ces années-la, tel était 1’impératif.
La rupture avec les groupes gauchistes allait être instantanée pour certaines, progressive pour d’autres. Mais il est certain que c’est d’abord avec les « frères » militants, les « camarades », que les confrontations, les désaccords, voire les violences au moins verbales, allaient être les plus grands.
En octobre 70, sort un numéro spécial de la revue Partisans édité chez Maspéro : Libération de la femme, année zéro(…), un gros numéro de deux cent cinquante pages avec en couverture, pour la première fois, le sigle du MLF, un poing fermé (voir sur ce site les pages TRACES) dans un cercle qui se prolonge par une croix, signe du sexe féminin utilisé par les biologistes. Deux cent cinquante pages bourrées d’analyses théoriques ou de récits d’expériences individuelles, signés de vrais noms, de pseudonymes, d’initiales ou tout simplement des mentions « quelques militantes », « un groupe de femmes »(…) Dans ce numéro spécial de la revue Partisans, on trouve tous les thèmes ou presque qui allaient être les enjeux des luttes féministes pour la décennie à venir : sexualité, viol, avortement, familles, maternité », travail domestique… Sont présents aussi les débats qui agitaient le mouvement naissant et qui allaient se poursuivre : les femmes forment-elles une classe ? Quels sont les liens entre leur oppression spécifique et le système économico-social dans lequel elle s’exerce ? Quel est 1’ennemi principal, le capitalisme ou le patriarcat ? Mais ce qui frappe le plus, c’est la radicalité de ton de la plupart des textes, 1’espèce de violence qu’ils contiennent, de colère qui peut enfin se libérer sous différentes formes, de 1’analyse théorique au témoignage subjectif, parfois écrit sous forme de poèmes.
A relire aujourd’hui ces pages, c’est cet ébranlement affectif, en quelque sorte, qui touche encore, tant elles semblent portées par des cris trop longtemps étouffés. II y a bien une libération qui se joue tout de suite, libération de celles qui écrivent, seules ou à plusieurs et de celles qui allaient lire : car ce numéro de Partisans, plus encore que 1’article dans L’idiot international ou la manifestation à 1’Arc de Triomphe, atteignait des femmes qui n’avaient pas participé aux premières réunions; et du même coup, celles-ci découvraient, ravies, qu’un Mouvement de Libération des femmes était né en France.

Un mouvement…
Mais cela ne signifie pas qu’il y a désormais un lieu précis, celui du MLF avec local, permanences, cartes d’adhésion et cotisations. Ce qui est né et ce qui va se développer, ce n’est pas un parti, pas une organisation, mais un mouvement, c’est-à-dire quelque chose de non formalisé, de non structuré. Même la dénomination, nous 1’avons vu, ne fut pas véritablement une décision de ces femmes qui, au cours de l’année 70, prirent les initiatives que nous venons d’évoquer.A ce refus de structures, plusieurs raisons : 1’héritage de mai 68, qui valorise la spontanéité et met en cause organisations en place et hiérarchies ; une réaction aussi, contre le formalisme de certains groupes gauchistes qui calquent leur fonctionnement sur le modèle communiste, avec le centralisme dit démocratique ; une mise en cause de l’étiquetage, de la fermeture sur le parti, le groupe ; le désir d’échapper à toute délégation de pouvoir, de parole, d’écriture. Chaque femme devait parler et agir à partir d’elle et pour elle, non au nom des autres ou pour les autres. Point d’autorisation à demander à une quelconque direction centrale, point de ligne à respecter, point de mot d’ordre à suivre. S’organiser, au sens strict du terme, c’était risquer la prise de pouvoir et la manipulation. Le Mouvement de Libération des Femmes était donc là ou il y avait des femmes en mouvement, c’est-à-dire des femmes qui se réunissaient, qui parlaient, qui se révoltaient.Très vite les groupes se multiplient, à Paris et en province, dans une très grande diversité de formes et d’objectifs : groupes de quartier, groupes de conscience où chaque femme découvrait qu’elle n’était pas seule à vivre tel ou tel problème, à éprouver telle ou telle difficulté, où chaque femme apprenait à écouter les autres femmes. Les expériences s’échangent, s’accumulent, la solitude se rompt. Se tiennent aussi des réunions autour de thèmes précis, enjeux de réflexion, d’analyse et de luttes : 1’avortement, le viol, les mères célibataires, le divorce, la sexualité, 1’écriture, le travail… Groupes et individus se retrouvent régulièrement en assemblées générales, au domicile de 1’une ou de 1’autre, puis à 1’école des Beaux Arts, ensuite dans d’autres lieux, amphithéâtre de facultés notamment. Les femmes y viennent de plus en plus nombreuses, dans ces AG où il n’y a pas véritablement d’ordre du jour, pas de présidente de séance mais des prises de parole multiples, foisonnantes, contradictoires, libres. Tout, en principe, pouvait être dit et entendu puisqu’il s’agissait pour les femmes de « briser le mur du silence », de dire ce qu’elles avaient sur le cœur et qu’elles avaient du taire jusqu’a présent. II s’agissait aussi d’inventer une manière d’agir autrement, de vivre autrement, de militer autrement. Alors chacune y allait de ses idées, propositions, envies de faire telle ou telle chose, de prendre telle ou telle initiative.Ne dressons pas un tableau idyllique: entre l’utopie et le réel, tout le monde le sait, la marge est importante ; le MLF, très vite, aura ses rites, ses codes, ses « personnalités ». Dans les AG du Mouvement des femmes, comme dans toute assemblée générale, la parole doit se prendre ; impossible d’y parvenir pour qui n’est pas « une grande gueule » connue et reconnue. Les « nouvelles », les « anonymes » peuvent participer à plusieurs AG sans que quiconque ne s’adressent à elles. C’est qu’il n’est guère aisé, malgré le désir que 1’on peut en avoir, de rompre du jour au lendemain avec des habitudes acquises, de créer du « nouveau » sans que 1′ « ancien » ne persiste. Par ailleurs, le Mouvement des femmes ne sut pas faire l’économie (le pouvait-il ?) des conséquences négatives du refus principiel des structures et des médiations. La méfiance presque viscérale à l’égard d’un pouvoir institutionnalisé laisse des pouvoirs de fait s’installer, des réseaux d’influence plus ou moins occultes, en tout cas non contrôlés, se développer. Comme les AG ne prenaient pas toujours de véritables décisions, tant leur confusion parfois était grande, comme l’idée d’un vote à la majorité (qui dira les ravages de 1’idée d’unanimité !) fut longtemps honnie, on tranchait ailleurs, dans des cercles plus restreints. La démocratie, ne le nions pas, était trop souvent plus apparente que réelle, défaut que le Mouvement des femmes partageait à l’époque avec nombre de groupes gauchistes ou de lieux dits « alternatifs ».Reste 1’essentiel : les femmes se sont mises à se prendre en charge, à cesser d’obéir, de subordonner leurs intérêts à d’autres que les partis, les syndicats, les hommes, l’histoire, jugent plus importants ou plus urgents ou plus intéressants.

… Non mixte
Ce mouvement qui, initié par quelques-unes, allait devenir important et susciter bien des remous dans la société française était donc un mouvement de femmes. Sa non mixité était voulue, proclamée, affichée et… fort peu appréciée par le monde environnant. Un mouvement non mixte, sans doute faut-il encore dire pourquoi, comme il a fallu, dès le début, justifier ce séparatisme, répondre à de multiples remarques qui ne se caractérisaient pas toutes par la bonne foi. Mouve­ment de femmes, groupes de femmes, réunions de femmes : « toutes des hystériques », « toutes des mal baisées », « toutes des lesbiennes », « toutes des gouines »… Combien de fois les injures ont-elles fusé, dans les rues, dans les journaux, les cuisines et les chambres à coucher! Alors quoi, c’est une lutte centre les hommes que vous voulez mener, c’est le désir de castration qui vous porte, à moins que ce ne soit 1’envie du pénis… Pourquoi vous réunir entre femmes ? N’y a-t-il pas des hommes prêts à se battre avec vous, qui partagent le procès fait au patriarcat ? Ne faut-il pas discuter, parler avec les hommes puisque c’est avec eux que les femmes travaillent, vivent, font des enfants ? Exclure ces hommes, n’est-ce pas d’emblée renoncer à les changer, à leur faire comprendre quelque chose ? Ces arguments, les féministes les ont entendus jusqu’à la nausée alors que pour elles la non mixité était évidente, nécessaire, impérative. Pourquoi ?En premier, elle n’était pas, comme beaucoup 1’ont cru ou voulu le croire, parce que cela les arrangeait, un geste négatif – exclure les hommes – mais une démarche positive : créer des espaces où la parole, plutôt des paroles de femmes pouvaient se dire et se faire entendre, où des femmes pouvaient être, s’affirmer, sans regard qui juge ou qui jauge, où personne ne pouvait parler pour elles, leur expliquer, camarades, la ligne juste et le mot d’ordre adéquat. Certes, je l’ai dit, les réunions de femmes n’échappaient pas aux jeux de pouvoir et d’influence ; au moins personne ne leur dictait leur conduite, ne décidait à leur place. La non mixité fut d’abord comme une affirmation identitaire : il fallait impérativement être entre femmes pour savoir où retrouver ce qu’étaient les femmes, ce qu’elles avaient à dire, ce qu’elles voulaient, désiraient, souhaitaient pour elles mêmes.Seconde raison, liée à la précédente, 1’objet même des réunions, des débats, des luttes, des discours : les thèmes abordés par les féministes n’auraient pu avoir droit de cité dans des réunions mixtes. Car il ne s’agissait pas de dénoncer simplement une exploitation économico-sociale, schéma classique des luttes, mais une oppression touchant à la vie dans sa totalité, y compris dans ce qu’elle a de plus personnel, de plus privé. II y avait une nécessité : échanger des expériences personnelles de l’être femme, tel qu’il s’est constitué au long d’une histoire particu­lière, d’une enfance particulière, d’un roman familial particulier, d’une adoles­cence particulière, etc…
Mais toutes ces particularités se renvoyaient 1’une à 1’autre, chacune était le miroir de 1’autre, chacune reflétait quelque chose du fonctionnement d’une société patriarcale. Impossible de tenter la moindre approche de ces réalités en présence d’hommes, fussent-ils sympathiques ou compréhensifs. Du coup, le « personnel », le « subjectif  devenait politique ; et ce fut bien 1’un des « effets » du mouvement des femmes que de casser la séparation « vie publique/vie privée », séparation qui joue dans la société tout entière. La « politique » n’était plus seulement un discours ou une pratique autour des infrastructures ou de 1’organisation de la cité ; celle que les femmes mettaient en ceuvre renvoyait aussi bien à la manière de vivre sa sexualité, d’être mère ou de ne pas 1’être, de travailler à 1’usine, au bureau ou à la maison, aux rapports avec les hommes, qu’ils soient pères, amants, maris, patrons, collègues, camarades, copains ; la politique, c’était des questions : pourquoi les femmes doivent-elles faire ceci et ne pas faire cela, pourquoi n’ont-elles pas tel ou tel droit, telle ou telle possibilité ?… Devenait politique la trame même d’une vie, d’une histoire.
Troisième raison, qui n’est pas la moindre, de la non mixité : la nécessité, pour les femmes, de se donner la force de vivre, de mener à son terme ce qu’il faut bien appeler une transgression. Les femmes en effet, parlaient, criaient même, se révoltaient, bref sortaient du rang. La gaieté, la joie n’allaient pas sans souffrance.Se révolter, rompre avec des modèles, c’est difficile ; les femmes pouvaient y parvenir si elles brisaient aussi leur solitude, si elles puisaient dans d’autres femmes 1’énergie de faire face à l’hostilité, aux ricanements, aux injures et parfois à des violences non exclusivement verbales. Etre ou devenir féministe, c’était s’affronter à des hommes et souvent à des femmes qui ne comprenaient pas ou ne supportaient pas ce qui était dit et fait par le Mouvement de Libération des Femmes. Celui-ci devait donc puiser en lui-même la force de continuer, de s’affirmer, d’exister. Les « rebelles » devaient en quelque sorte « se serrer les coudes », s’aider et s’aimer entre elles pour « compenser » le non amour et parfois la haine qui venaient du monde.Pour y parvenir il fallait casser – ou tenter de le faire – la rivalité dans laquelle la société patriarcale met les femmes selon le bien connu et bien efficace principe : diviser pour régner. Rivalités, haines, jalousies, telle est la représentation traditionnelle qui est donnée des femmes entre elles ; les féministes voulaient aussi en finir avec ces images.« La sororité » devint alors un objectif et souvent une réalité : les femmes purent parler et agir parce qu’elles furent entre elles complices et solidaires, parce qu’elles connurent entre elles des moments de plaisir et de bonheur fous. Restituons ce climat à travers un texte d’Alice Braitberg ( in. Agenda – journal Temps des femmes – 1978 – Ed. Tierce) :  « Le mouvement des femmes ri est pas toujours celui qu’on publicite. C’ est un vaste courant riche de son hétérogénéité(…) dans lequel les femmes ont trouvé et retrouve leur identité, où elles se sont connues et reconnues, où elles ont trouvé la force de vivre et de se battre contre les appareils et les structures d’ étouffement, où elles ont crié, bougé, parlé. C’est là que beaucoup ont pu se donner les moyens d’exister, d’agir et de créer seules ou avec d’autres. Le Mouvement des femmes, ça peut-être des maisons, des crèches, des groupes, des fêtes, des amies qui se rencontrent de façon informelle pour discuter de leurs problèmes et des moyens de les résoudre… Le Mouvement des femmes, ça peut être des réseaux d’information et d’entraides formels et informels, ça peut être ma voisine qui passe à I’improviste pour parler de son angoisse, quand à tout moment je peux appeler quelqu’une, celle avec laquelle j’échange un sour ire rassurant dans la ville… ».
Celles qui ont vécu cette décennie en garde de bons souvenirs. Elles en ont aussi, pourquoi le nier, quelques mauvais. L' »entre-femmes », en effet, ne fut pas toujours très facile à vivre. La volonté de sororité ne pouvait pas tout ; notamment, elle n’empêchait pas la violence, latente ou explicite, qui traversait certaines réunions. Etre dans le « mouvement », c’était à un moment ou à un autre, se voir « interpeller », comme on disait à l’époque, sur sa manière d’être, de vivre, de travailler, de parler, de s’habiller… L’exigence de rupture avec des habitudes acquises, considérées comme trop « masculines » ou à 1’inverse comme trop traditionnellement « féminines » pouvait être douloureuse. La marge entre la critique et l’agressivité, réelle ou vécue comme telle, était étroite. De surcroît, nous 1’avons déjà souligné, le « mouvement » requérait un engagement qui allait au delà d’une pratique militante banale, II s’articulait sur la vie entière, puisque le « personnel » devenait « politique » ; la vie privée était prise dans la vie publique, dans la vie du et au « mouvement ». Elle pouvait être bouleversée et les changements, qu’il s’agisse du travail, de la sexualité, du rapport aux autres, hommes, femmes, enfants ne furent pas tous vécus dans une allégresse absolue. La « libération » pouvait donc s’accompagner d’une surveillance réciproque, d’une exigence de comptes à rendre, osons le mot d’un « terrorisme » qui ne furent pas 1’apanage d’un groupe particulier mais bien une composante du mouvement dans son ensemble. Sans doute ne faut-il pas y voir une caractéristique spécifique du mouvement des femmes, tant il est vrai que 1’invention d’une autre manière d’être et de vivre n’exclut pas, hélas, la crainte et le tremblement, ni, heureusement, l’espérance. . .

Des luttes au féminin pluriel
Dans les quelques textes écrits au cours des années soixante-dix, les idées, les analyses étaient déjà bien élabore »es. Restait 1’essentiel : qu’elles s’emparent des masses, pour reprendre la formule célèbre.Impossible de faire ici le récit détaillé de toutes les actions menées pendant une dizaine d’années. Celles-ci furent nombreuses, diverses, diversifiées. C’est qu’il fallait se battre sur tous les fronts, faire émerger – pour les dénoncer et tenter de les supprimer – les multiples facettes de 1’oppression. Mille manières furent trouvées, inventées, mille prétextes furent saisis. Manifestations de rues, meetings, journées de rassemblement, fêtes, tracts, affiches, chansons, journaux, slogans, poèmes, films vidéo… Les moyens d’expression furent mul­tiples. L’humour se mêlait au sérieux, la dérision au spectaculaire, voire au scandaleux.Evidence: la lutte pour la liberté de 1’avortement fut 1’un des axes privilégiés du développement du Mouvement de Libération des Femmes. A la fin des années soixante, l’avortement était interdit, ce qui n’empêchait pas des centaines de milliers de femmes de se faire avorter chaque année. Dans de sordides conditions pour celles qui recouraient à l’ aiguille à tricoter, de façon moins pénible pour celles qui avaient les moyens d’aller dans les cliniques françaises ou étrangères. L’avortement clandestin, douloureux, honteux, dangereux était toléré, pas 1’avortement légal alors que d’autres pays européens avaient depuis longtemps abandonné des législations répressives. En janvier 1971, à l’initiative de quelques femmes du mouvement s’était créé le MLA (Mouvement pour la Libération de 1’Avortement). Mais c’est le « manifeste des 343 », publié en avril par le Nouvel Observateur qui allait attirer l’attention de l’opinion publique et provoquer pas mal de remous dans les milieux officiels. « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées alors que cette opération pratiquée sous contrôle médical est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis I’une d’elle. Je déclare avoir avorté ». Trois cent quarante-trois femmes célèbres (vedettes de cinéma, écrivains, artistes) et inconnues signent ce manifeste dont 1’initiative ne revient pas stricto sensu au « mouve­ment » mais à laquelle, après quelques débats, il se rallie. Très vite d’ailleurs, d’autres journaux, en France et à l étranger, reprennent le texte et publient les noms des signataires. La lutte pour l’avortement est lancée et bien lancée. En novembre 1971, une manifestation rassemble à Paris plusieurs milliers de personnes, majoritairement des femmes, tandis que des cortèges plus petits se déroulent le même jour en province. Fleurs, banderoles, pancartes, slogans : « Contraception, avortement libres et gratuits », « Nous sommes toutes des avortées »; « Nous aurons les enfants que nous voulons »… Cette lutte connaîtra d’autres moments importants (procès de Bobigny, création du MLAC, vote par le parlement de la loi Veil) que nous ne développons pas ici puisqu’ils font 1’objet dans ce livre d’un chapitre particulier.Pour les féministes, 1’enjeu ne se limitait pas à 1’abolition d’un loi répressive. C’est pour une liberté élémentaire, fondamentale qu’elles se battaient, celle d’avoir la libre disposition de son corps.
Derrière la condamnation de l’avortement se dessinait en effet la conception de la femme soumise dans et par la sexualité et la maternité. C’est avec cette soumission, cette possession des corps dont sans doute tous les autres aspects de la « condition féminine » découlent qu’il fallait prioritairement en finir. Mais la lutte pour l’avortement libre se croisa avec d’autres luttes, d’autres initiatives : manifestations contre la fête des mères, « Assez d’être fêtées une journée , exploitées toute I’année »; journée de dénonciations des crimes contre la femme – la salle de la Mutualité », ce haut lieu des meetings de 1’extrême gauche est pleine de femmes ces 13 et 14 mai 1972, pas de tribune, pas de sièges sagement alignés les uns derrière les autres, mais des stands, des banderoles, des dessins, des sketches, des témoignages, des farandoles, des chansons -; « Foire des femmes » en juin 73 sur le terrain de la Cartoucherie de Vincennes, cinq mille personnes autour de tréteaux, de mini-spectacles, de farces, de jeux; manifestation de nuit « pour prendre possession des rues »; redécouverte et célébration du 8 mars, journée internationale des femmes ; rassemblement à Hendaye en solidarité avec les victimes du fascisme en Espagne ; campagne contre le viol avec notamment 1’organisation, à la Mutualité, le 26 juin 1976 de « Dix heures contre le viol » ; manifestation très importante à Paris le 6 octobre 1979 avec cinquante mille femmes venues de toute la France pour la liberté de 1’avortement.
Impossible encore une fois de tout citer. Difficile aussi de restituer, en quelques lignes, ce climat d’effervescence presque quotidienne dans lequel ont baigné ces années. Car les grandes initiatives ne sont que la partie visible d’une activité et parfois, disons-le, d’un certain activisme, où se sont impliquées des milliers de femmes un peu partout en France. Des groupes en effet, se constituent de tous côtés, chacun décidant de réfléchir sur tel ou tel sujet, de prendre telle ou telle initiative. Certains se spécialisent, en quelque sorte, privilégiant des thèmes, les travaillant plus à fond; d’autres naissent autour d’une tâche particulière puis disparaissent pour renaître quelques temps plus tard. Et puis le mouvement se manifeste aussi à travers journaux, revues, brochures ; créer « une presse à soi » (J’emprunte cette expression à Liliane Kandel qui dans une étude publiée d’abord par la revue Pénélope (numéro 1 février 1979) puis dans Questions féministes (numéro 7, février 1980) a dressé le panorama de la presse féministe à la fin des années soixante-dix) était en effet une nécessité absolue, pour s’exprimer d’abord, pour contrer ensuite 1’image négative que les grands media continuent de donner du MLF.Et pourtant les femmes, voire le féminisme, du moins un certain féminisme, deviennent à la mode. Les uns et les autres commencent à s’intéresser à ces « excitées » qui, tout bien considéré, représentent une force et soulèvent quelques problèmes non négligeables. Lorsque Simone Veil arrive en 1974 au ministère de la santé, Michel Poniatowski ne lui déclare-t-il pas : « Il faudra d’urgence régler le problème de I’avortement par ce qu’un jour, il y aura un avortement sauvage dans votre bureau ou dans les couloirs du ministère / ». Peu après son élection à la Présidence de la République, Valéry Giscard d’Estaing confie à Françoise Giroud un « Secrétariat à la condition féminine » chargé de mettre un peu d’huile dans les rouages et de prendre en compte « la moitié du ciel ». Les partis politiques cessent de jeter un oeil distrait sur celles qui représentent plus de la moitié du corps électoral. D’autant que les militantes – à gauche, mais pas seulement – en ont elles aussi assez de se voir reléguées à des postes subalternes ou d’occuper dans les programmes des chapitres annexes. Dans les syndicats souffle un vent de révolte.Le Mouvement, à ce moment là, mesure mal ses effets sur la société. Il perçoit ce qui se passe autour de lui uniquement sous l’angle de la « récupération », du détournement, de la trahison ; tout ou presque lui paraît suspect et manipulateur. Tenant d’une stratégie « révolutionnaire », c’est-à-dire visant un changement global de la société, les changements partiels le laissent soit indifférent, soit méfiant, voire hostile. Par ailleurs, si les femmes deviennent à la mode, bien peu, individus, groupes, institutions, estiment devoir rendre au MLF ce qui lui revient : la « maternité » d’un bouleversement, en tout cas d’un questionnement, général. En fait la confusion règne. Le même mot désigne des conceptions différentes. Dans la bouche de certains et certaines, le mot « féminisme » veut tout simplement dire : intégration égalitaire des femmes à 1’ordre établi. De quoi faire hurler les féministes du Mouvement de Libération des Femmes pour qui 1’ordre établi est bien évidemment un désordre et qui ne veulent pas seulement la fin des discriminations mais bien, par un changement de la place des femmes, un changement global de la société, 1’un étant lié à l’autre.Le féminisme soft qui s’installe en France tient à garder à tout prix ses distances avec un radicalisme de mauvais aloi. L’ONU décrète l’Année Interna­tionale de la Femme »; le Gouvernement la célèbre très officiellement à coups de « 110 propositions pour les femmes » et de rencontres internationales à Paris ; les partis politiques, toutes tendances confondues, lancent conférences, conventions et seminaires ; les journaux féminins s’engouffrent dans la brêche, abordent des themes sur lesquels ils sont restés longtemps silencieux, comprennent que les femmes, c’est-à-dire leur lectorat, sont en train de changer; les maisons d’édition multiplient les « collections femmes », publiant à tout va du bon et du moins bon. Mais le MLF continue à être ridiculisé, jugé « excessif », bref, pas vraiment fréquentable.Les conflits, parfois, sont franchement violents, comme à Paris lors de la manifestation du Premier mai 1976, où le service d’ordre de la CGT n’apprécie guère la volonté des féministes de défiler en tant que telles, avec leurs propres banderoles et slogans. « Putains », « mal baisées », les injures fusent, puis les coups, le grand syndicat des prolétaires estimant sans doute que même dans la rue, les femmes doivent être menées à la baguette.

La sororité conflictuelle
Dans ce genre de situation, les féministes font front commun face à l' »ennemi » extérieur. Mais à 1’intérieur du Mouvement, l’harmonie est loin de régner. Des divergences, latentes depuis les commencements, se sont accentuées. Processus normal : un mouvement de libération, quel qu’il soit, est traversé de courants, de positions diverses. Et l’on ne voit pas pourquoi les féministes auraient du être en permanence d’accord sur tout. Enoncer le détail des divergences qui furent de forme et de fond serait long et inutile, car guère compréhensible sans un énoncé simultané du détail (interne et externe au Mouvement) de cette décennie soixante-dix. Schématiquement, on peut distinguer trois axes principaux autour desquels d’importantes divergences se manifestèrent : la question de la féminité, ou plutôt d’une néo-féminité ; le rapport entre la lutte des sexes et la lutte des classes, autrement dit 1’articulation entre oppression et exploitation ; les modes d’intervention, voire d’organisation.La question de la féminité ou 1’apologie de la différence : y-a-t-il une spécificité du féminin, d’une féminité, voire d’une féminitude à découvrir, à retrouver, à dégager de la gangue d’un autre féminin, celui que le masculin patriarcal définit et construit ? Une partie non négligeable du Mouvement des Femmes fut porteuse de cette interrogation, cherchant à cerner, à promouvoir une différence homme/femme enracinée dans la sexualité, le corps, la maternité, 1’inconscient, se manifestant à travers la parole, 1’écriture, 1’imaginaire, 1’art. C’est sur une radicale différence des sexes que pouvait se bâtir une autre manière d’être, de vivre, d’organiser les sociétés, d’en finir avec la prétention d’un sexe à être le représentant universel du genre humain. Le « féminin », au fond, n’était jamais advenu, il fallait donc lui donner naissance.Second enjeu, qui n’est pas totalement étranger au premier, 1’articulation entre oppression et exploitation, la place accordée à 1’instance économique. Pour certaines, la lutte des classes devait être primordialement prise en compte. Si la femme « riche » peut être opprimée, la femme « pauvre », elle, est et opprimée et exploitée, selon un mode lui aussi spécifique : « femme prolétaire du prolétaire », la formule n’était pas nouvelle. Les tenantes de la lutte des classes, venues surtout des organisations gauchistes, militantes dans les syndicats, furent longtemps fort mal vues, perçues comme les agents, les porte parole des organisations masculines, important, au sein du mouvement, des modèles avec lequel il voulait rompre.Troisième axe de divergence, les modes d’interventions, voire de structurations. Fallait-il continuer un mouvement plus ou moins informel, constitué de groupes dispersés ou structurer davantage les choses ? Le Mouvement oscilla toujours entre les deux pentes, mais au fil des années, des associations se constituèrent, centrés sur des objectifs précis, avec notamment la création de la Ligue du Droit des Femmes, présidée par Simone de Beauvoir, de SOS Femmes et Alternative, associations luttant plus particulièrement contre les violences faites aux femmes.Par ailleurs, les désaccords donnèrent naissance à des tendances de plus en plus formalisées, telles les Féministes révolutionnaires, la tendance Lutte des classes, elle même divisée en deux courants, celui des Pétroleuses, proches de la Ligue communiste révolutionnaire, celui des Femmes en lutte, plus proche du groupe Révolution. Il faut parler aussi d’une troisième tendance, le groupe Politique et psychanalyse, créateur des Editions des femmes et de « librairies des femmes », à Paris et en Province.La coexistence entre ces différentes tendances fut tantôt pacifique, tantôt belliqueuse. Les tensions les plus grandes se produisirent sans conteste avec le groupe Politique et psychanalyse, surtout lorsque celui-ci, en contradiction avec son propre discours, farouchement anti-institutionnel et dénonciateur de tous les pouvoirs, en contradiction aussi avec la philosophie qui sous-tendait le mouve­ment depuis le début, décida en 1979 de déposer le titre Mouvement de Libération des femmes à la préfecture de police ! Une appropriation, il n’y a pas d’autre mot, qui fit scandale, un groupe particulier s’arrogeant le droit de représenter et d’être la totalité du mouvement.Au-delà de ce grotesque épisode, une question de fond, peu spécifique au demeurant aux luttes des femmes, se jouait : celle de la démocratie et du totalitarisme. Les fort contestables pratiques de Politique et psychanalyse relevant plus de la seconde pente que de la première.Restons optimistes : au-delà de ces querelles de boutique, le Mouvement de Libération des Femmes a su, durant plus de dix ans, secouer la société française, changer quelque peu les règles du jeu. Quand en octobre 1979, près de cinquante mille femmes défilèrent dans les rues de Paris – du jamais vu en France – il fallut bien se rendre à 1’évidence : ce mouvement, né de quelques intellectuelles parisiennes, ce mouvement si ridiculisé et défiguré, avait fait du chemin. J’arrête ce bref aperçu à la fin des années soixante-dix. Non qu’ensuite il ne se soit rien passé. Mais il me semble que les années suivantes furent, sont marquées d’un autre climat. Une page s’est tournée, à d’autres d’écrire la suivante.

« Mais qu’est ce qu’elles veulent ? »
Le Mouvement de Libération des Femmes, je 1’ai dit, se situait dans une perspective révolutionnaire. Son but affiché n’était pas simplement de contribuer à 1’amélioration de la situation des femmes mais de la dénoncer, d’en analyser les fondements et de s ‘attaquer à eux. Le patriarcat, tel était l’«ennemi » ; c’est à un mode d’organisation global, millénaire et quasi universel des sociétés humaines qu’il s’en prenait. D’où d’ailleurs sa vocation internationale, internationaliste pourrait-on dire. Dans tous les pays, les femmes étaient victimes d’un même système, au-delà de particularités structurelles et culturelles, de formes spécifiques, d’histoires singulières. De surcroît, le MLF baignait dans 1’air du temps post-soixanthuitard, un révolutionnarisme qui jugeait de peu d’intérêt les réformes, les changements ici et maintenant.Entre les prétentions affichées et les résultats obtenus, la marge est large. Comme pour toute lutte. Le mouvement des femmes qui avait des objectifs révolutionnaires eut des effets réformistes. C’est que chacun des thèmes avancés relevait à la fois du court terme et du long terme, du particulier et du général. Chacun mettait en cause telle ou telle institution, telle ou telle loi et, dans le même temps, il renvoyait a la société tout entière. L’avortement, le viol, le travail, la sexualité », le partage des taches et des rôles, la prostitution, le langage… Autant de sujets et de luttes qui pouvaient déboucher sur des améliorations immédiates (et pour certaines provisoires), autant de mises en cause radicales aussi et de « solu­tions » impossibles sans changements tout aussi radicaux.Comment en effet trouver une « solution » au viol sans que changent complètement les rapports entre les femmes et les hommes, une représentation et un exercice de leur sexualité », sans que soient abolies la propriété, réelle ou symbolique, des femmes, toujours « fille de », « femme de », « putain de », leur circulation comme marchandises, objets d’usage et d’échanges ? A l’évidence, nulle loi, nulle réforme ne pouvait répondre à cela. A l’inverse, brandir le drapeau de la révolution est un geste vain, à lui même son propre but, si « la révolution » ne s’incarne pas dans des objectifs précis et ponctuels, si rien ne se joue, ne peut se gagner ici et maintenant.Le Mouvement de Libération des Femmes mena donc des luttes partielles auxquelles il donna, à juste titre, un sens global. Sur le partiel, personne ne peut nier qu’il marqua des points. Des textes furent changés, des lois votées, des libertés nouvelles conquises, des droits nouveaux acquis. Les effets réformistes de la décennie soixante-dix sont incontestables ; ce qui pouvait se traduire institutionnellement 1’a été, en partie du moins. La traduction dans les faits n’a pas toujours suivi. Un seul exemple, celui du travail l: la loi sur l’égalité professionnelle entre les hommes et les femmes existe mais l’égalité ne règne pas, loin s’en faut. je l’ai souligné d’entrée de jeu. La tâche reste immense pour que les lois s’incarnent dans des réalités, pour que les mots deviennent des choses. Une telle ambition requiert de nouveaux combats, moins spectaculaires, peut-être, mais tout aussi nécessaires. Point d’illusion : rien n’est automatique, les conquêtes sociales sont toujours le fruit des luttes. Et comme rien n’est définitivement acquis, jamais ni nulle part, le devoir de vigilance s’impose.D’autres enjeux de surcroît, demeurent. Car si des points ont été marqués, les transformations essentielles restent à accomplir. Tant que des petites filles et des femmes se feront battre et violer, tant que la prostitution sera perçue comme un mode inévitable, voire normal, des rapports humains, tant que n’importe quel discours sexiste pourra être tenu en toute impunité, tant que… la liste serait interminable, hélas, de ce qui signifie encore 1’oppression des femmes.« Un homme sur deux est une femme » disait un slogan du MLF : il ne semble pas que les sociétés humaines l’aient tout a fait compris, tant l’idée qu’un sexe en vaut un autre leur demeure encore étrangère. 

Septembre 1987