MLF et chansons

Avec le Hall de la chanson, un site et une conférence chantée

40 ans de MLF en chansons

Chansons et MLF : un assemblage qui se noue dès le début, comme si l’une des meilleures manières de dénoncer oppression et oppresseurs, était de le faire en chansons.

Pour critiquer, refuser, se moquer, oui, mais pas seulement. Aussi pour affirmer une fierté d’être femme, la joie de se mettre en mouvement, le plaisir d’être ensemble…

Telle chanson ne dure que le temps d’une manifestation, telle autre sera sans cesse reprise, devenant même « hymne du MLF », sans que ce soit sa vocation d’origine…

Chansons écrites en fin de réunion, par une ou plusieurs, que l’on peut nommer ou qui restent à jamais anonymes… Chansons qui se glissent dans des airs connus, qu’ils soient anciens ou de l’heure…

Chansons liées à une actualité, un événement, un thème de lutte… Chansons qui disent la révolte, ou l’amour, ou la colère, ou l’injustice, ou l’envie d’une autre façon de vivre, d’être au monde…

Les (re) commencements

La belle année 70

Dater un commencement est une chose difficile, et même parfois impossible. Mais au fond quelle importance ! Des petits groupes de femmes qui se constituent en mai 68, qui continuent à exister quand ici ou là on essaie de rejouer le printemps à l’automne, d’autres groupes qui naissent et une année de cristallisation, l’année 1970, année d’apparition publique du Mouvement de Libération des femmes.

Une belle année en effet, que cette année 70 :

Au mois de mai, des femmes qui, réunies en assemblée générale à la faculté de Vincennes, haut-lieu du gauchisme, se font traiter de « mal baisées » par leurs camarades « révolutionnaires », et qui répondent : « A bas les souteneurs. On veut se libérer des libérateurs ! ». Rapidement, elles en feront une chanson, la première du MLF : « Le pouvoir est au bout du phallus ». Le ton était donné !

Le pouvoir est au bout du phallus

Dit celui qui écrit sur les murs

Je fais la révolution

Les femmes lui ont répondu

Ta révolution tu peux t’la foutre au cul

Elle fait pas jouir

Mon mec est un grand militant

Au peuple il donne tout son temps

Et moi j’y donne le mien

T’en fais pas ma nana t’en fais pas

La révolution au centuple te l’rendra

Si j’suis encore là

Adieu mes amis mes amours

Je pars sans avoir vu le jour

De la révolution

Le rôti est dans le frigo

Et pour aujourd’hui c’est vous qui f’rez l’fricot

Moi j’suis d’repos.

En mai aussi, quatre femmes, Monique Wittig, Gille Wittig, Marcia Rothenburg, Margaret Stephenson, signent, dans le journal L’Idiot international, un bel article « Combat pour la libération de la femme » : « nous sommes la classe la plus anciennement opprimée […]Aucune femme n’est au-dessus des femmes. Nous sommes toutes concernées ».

Le 26 août 1970, d’autres femmes ou les mêmes s’en vont déposer une gerbe, à l’Arc de Triomphe, en l’honneur de « la femme inconnue du soldat inconnu ». Ca ne plaît pas aux mal nommés gardiens de la paix qui les embarquent pour quelques heures au poste de police !

En septembre, d’autres femmes ou les mêmes font paraître un numéro double de la revue Partisans « Libération des femmes, année zéro .

C’est un gros numéro de 250 pages avec en couverture, pour la première fois, le sigle du MLF : un poing fermé dans un cercle qui se prolonge par une croix, symbole biologique du sexe féminin. 250 pages bourrées d’analyses théoriques ou de récits d’expériences individuelles, signés de vrais noms, d’initiales, de pseudonymes et qui annoncent tous les thèmes ou presque qui allaient être les enjeux des luttes féministes pour la décennie à venir.

A partir de septembre, les mêmes, plus d’autres femmes, à chaque fois plus nombreuses, vont se presser aux assemblées générales qui se tiennent à la faculté des Beaux-Arts, à Paris. L’amphi est trop petit, c’est bondé, enfumé, joyeux, énergique, créatif…

En novembre, elles iront perturber les « Etats généraux de la femme » organisés par le magazine Elle, pastichant le questionnaire proposé aux femmes par l’hebdomadaire : par exemple la question de Elle « si une femme trompe son mari, est-ce une faute inexcusable dans tous les cas ? Une faute plus ou moins pardonnable selon les circonstances ? » devient : « Estimez-vous qu’une femme qui partage son oppresseur avec d’autres femmes a le droit d’aller se faire opprimer ailleurs ? »

En décembre, elles feront le numéro zéro d’un nouveau journal menstruel Le torchon brûle …

En réalité, cette année 1970 n’était pas une année des commencements comme le croyaient les jeunes femmes d’alors dans leur quasi-ignorance – parce que personne ne les leur avait vraiment transmis – des combats des femmes qui avaient précédé celui qu’elles étaient en train de mener, mais plutôt une année de recommencements, tant il est vrai que l’histoire des femmes et de leurs luttes est souvent faite d’apparition et de disparition, de pas en avant que certains voudraient vite retransformer en pas en arrière…

Cependant, quelque chose en effet commençait avec cette décennie soixante-dix, un chemin que les femmes n’ont pas fini d’emprunter, celui non seulement d’une émancipation, mais bien d’une libération, autrement dit de libertés à conquérir, à affirmer, libertés des esprits et des corps, car se conjuguaient alors et doit se conjuguer encore, la lutte pour l’égalité et la lutte pour la liberté, le refus des discriminations mais aussi des possessions, des mainmises, des appropriations.

Les années suivantes, celles d’une décennie assez éclatante, allait continuer et se développer ce mélange d’insolence et de turbulence, de vivacité et d’inventivité déjà fort présent dans l’ année 1970, d’actions et de créations, autour de thèmes multiples, et sous des formes diverses. Thèmes multiples en effet, tels que la contraception, l’avortement, le viol, les violences, la prostitution, les discriminations, l’inégalité dans le travail, le sexisme, la maternité, les sexualités, le mariage, l’invisibilité des femmes, d’autres encore, tous fédérés en quelque sorte dans une mise en cause du patriarcat, car il ne s’agissait pas de revendiquer une intégration égalitaire à l’ordre établi mais bien de s’engager dans une contestation globale de la société.

Formes multiples et diverses aussi, explosion d’une expression féministe à travers livres, bandes dessinées, journaux, revues, librairies, photos, cinéma, vidéos, théâtre, peinture, chansons.

              1971 l’insolente

Au printemps 1971, une chanson, écrite par quelques-unes, allait avoir un avenir inattendu, celui de devenir l’Hymne du MLF, ainsi que le raconte ci-dessous l’une des autrices, Josée Contreras :

« J’ignore quand la chanson Nous qui sommes sans passé, les femmes… a été promue au rang d’Hymne du MLF, mais une telle perspective aurait suscité stupéfaction et hilarité chez les quelques femmes du Mouvement qui l’ont improvisée un soir de mars 1971.

Aucune solennité n’a présidé à sa naissance. Hors les AG des Beaux-arts, les réunions entre femmes du Mouvement étaient informelles, quotidiennes, et même pluri-quotidiennes : y assistait qui pouvait, qui voulait, qui s’intéressait au thème annoncé. La réunion qui se tenait ce soir-là chez Monique Wittig était destinée à préparer le rassemblement du 28 mars 1971 au Square d’Issy-les-Moulineaux, en mémoire et à l’honneur des femmes de la Commune de Paris.

Une dizaine de femmes étaient présentes, dont plusieurs m’étaient alors inconnues. Je citerai, mais sans certitude, outre Monique Wittig, Hélène Rouch, Cathy Bernheim, Catherine Deudon, M.-J. Sinat, Gille Wittig, Antoinette Fouque, Josyane Chanel…

Comme ce sera toujours la façon de faire au Mouvement, quand nous préparions des chansons, des slogans ou des tracts pour une manifestation, nous le faisions à toute allure. On était assises par terre, tout le monde parlait en même temps, certaines notaient, les propositions fusaient dans le brouhaha, étaient reprises, transformées, complétées, ou abandonnées. L’une ou l’autre des participantes lançait tel titre de chanson connue, chanson du répertoire folklorique ou tube du moment, au besoin elle en fredonnait l’air. Si une majorité s’en saisissait, on commençait à y mettre nos paroles.

Nous avions deux registres principaux en ce printemps 1971 : d’une part, la colère, la révolte, la dénonciation (notre côté guérillères) dont témoigne l’ainsi nommé Hymne du MLF ; d’autre part, l’humour, la dérision, l’insolence (notre côté Et puis on s’en fout, tout ce qu’on fait est bien !) D’ailleurs, dans mon souvenir, les chansons Nous qui sommes sans passé, les femmes… et Nous on fait l’amour et puis la guérilla… datent de cette même réunion de mars 1971 – ainsi que Au Fort d’Issy… sur l’air d’une de ces vieilles chansons françaises que Monique Wittig affectionnait particulièrement.

Pour l’Hymne, c’est moi (du moins me semble-t-il) qui ai proposé un air que j’avais appris ado en colonie de vacances et que j’ignorais être Le Chant des marais. Plusieurs participantes le connaissaient également et, la musique étant facile à retenir, nous avons aussitôt entrepris de lui donner un texte. Je ne crois pas qu’à ce moment-là aucune de nous ait su que nous étions en train de détourner un chant (Le chant des marais) qui portait une tragique charge d’histoire : composé en 1933 par des déportés politiques antinazis et juifs dans un camp d’internement allemand, ce chant avait été ensuite largement diffusé par les Brigades internationales pendant la guerre d’Espagne, avant de se répandre dans tout l’univers concentrationnaire européen. Car, si opprimées que nous estimions être, il ne nous serait pas venu à l’esprit de nous identifier aux résistants antinazis et juifs, aux défenseurs de la république espagnole ou aux millions de victimes des totalitarismes.

La chanson Nous qui sommes sans passé, les femmes… a été d’emblée plébiscitée par les militantes du MLF. Mais, depuis notre première manifestation massive le 20 novembre 1971 jusqu’aux plus récentes apparitions publiques des jeunes féministes, la fougue des manifestantes a complètement métamorphosé le rythme d’origine et rendu moins direct l’emprunt de l’Hymne du MLF au Chant des marais. »

Nous, qui sommes sans passé les femmes,

nous qui n’avons pas d’histoire,

depuis la nuit des temps, les femmes,

nous sommes le continent noir.

 refrain

Levons nous, femmes esclaves

Et brisons nos entraves,

Debout !Debout !

 

Asservies, humiliées, les femmes

Achetées, vendues, violées;

Dans toutes les maisons, les femmes,

Hors du monde reléguées

refrain

Seules dans notre malheur, les femmes

L’une de l’autre ignorée,

Ils nous ont divisées, les femmes,

Et de nos sœurs séparées.

Refrain

Reconnaissons-nous, les femmes,

Parlons-nous, regardons-nous,

Ensemble on nous opprime, les femmes,

Ensemble révoltons-nous.

Refrain

Le temps de la colère, les femmes
Notre temps est arrivé
Connaissons notre force, les femmes
Découvrons-nous des milliers

Le même jour, ou un autre, en tout cas au printemps 71, quelques femmes reprennent l’air et le titre d’une chanson de 1965 écrite par Serge Gainsbourg et interprétée par Valérie Lagrange, La guérilla, mais lui donnent d’autres paroles, qui 40 ans plus tard, n’ont rien perdu de leur charme  :

Nous on fait l’amour et puis la guérilla,

L’amour entre nous c’est l’amour avec joie,

Mais pour faire l’amour il n’y a pas d’endroit,

Partout y’a des hommes et partout on se bat.

 On prendra les usines, on prendra les jardins,

On cueillera des fleurs avec nos petites mains,

Et sur nos poitrines on aura du jasmin,

Et on dansera en mangeant du raisin.

 On prendra les zoos, on ouvrira les cages,

Vive les oiseaux et fini le ménage,

On se balancera au cou des girafes,

L’amour entre nous, aux hommes la guérilla.

 On prendra le soleil, on le mettra dans le train,

On aura des casquettes de mécanicien,

On ira en Chine dans le transsibérien,

Et puis on s’en fout, tout ce qu’on fait est bien !

 Les femmes du MLF ne manquent pas d’humour, y compris à leur égard, ou plutôt à l’égard de leur propre discours. Ainsi, cette « complainte » qui reprend le style de la complainte traditionnelle, nombreux couplets et sujet mélodramatique. Qui en est l’auteur ? Selon certaines, c’est  l’écrivaine Christiane Rochefort, très active dans  le MLF dès ses débuts. Elle retrouve là, dans les AG, les réunions, les discussions un écho à sa révolte et à celle des personnages de ses romans. Selon d’autres, l’entreprise aurait été plus collective. Quoi qu’il en soit, cette « complainte » reste un morceau d’anthologie qui mêle réalisme, humour, auto-dérision !

Approchez, gens de la ville,

Ecoutez un conte de fée

Il était une fois une fille

Pleine de bonne volonté ;

Elle arriva dans la vie

Sans savoir ce qui l’attendait

 Une femme, c’est fait pour souffrir (refrain)

 A l’école sa maîtresse

Lui disait : ne t’en fais pas

Si le carré d’la vitesse,

Ca te paraît du chinoisCc’qu’il faut surtout qu’tu connaisses

C’est l’temps d’cuisson des p’tits pois

 Le premier homme qu’elle rencontre

Lui demande sa vertu ;

Elle lui donne ;

tu n’as pas honte !

Lui dit-il quand il l’a eue ;

Et comme elle était enceinte,

A la porte il l’a fichue.

 refrain

Docteur j’ai la rubéole ,

Et j’ai pris du stalinon,

J’ai attrapé la vérole ,

Et j’ai une dépression

Mademoiselle, c’est votre rôle

de repeupler la nation.

refrain

L’enfant , ce fut une fillette

L’enfant, ce fut une fillette

Et tristement elle lui dit :

Ah ma pauvre mignonette

Pourquoi t’ai je donné la vie,

Elle lui a cassé la tête

Contre les barreaux du lit

 refrain

Puis sans faire sa prière

Au plafond, elle s’est pendue,

Ses copines la portèrent

Dans sa tombe toute nue,

Et dessus elles marquèrent :

V’Ia l’vrai soldat inconnu

 refrain

La morale de ces stances

C’est qu’c’ est pas la solution,

Elle a manqué de patience,

Elle a manqué d’information ;

Elle aurait mieux fait d’attendre

Le Mouvement de libération !

 Personne n’est fait pour souffrir

 Le texte de ces trois chansons, emblématiques du MLF, paraît dans le numéro 3 du Torchon brûle.

Ce « menstruel » aura 6 numéros, ce qui est beaucoup, compte tenu des faibles moyens du MLF, ce qui est aussi trop peu : on aurait aimé en effet que l’inventivité, l’insolence, l’humour, l’intelligence qui emplissent les pages se déploient sur davantage de numéros. Mais côté presse, les féministes vont développer revues et journaux pendant toute la décennie 70. Citons notamment Histoires d’elles, Paroles, Les femmes s’entêtent, Sorcières, La revue d’en face, Le temps des femmes, Questions féministes, Les pétroleuses, Les cahiers du Grif, L’information des femmes, Jamais contentes, Le quotidien des femmes, Les cahiers du féminisme…

A chaque lutte, ses chansons

            « Avortement et contraception libres et gratuits »

En finir avec l’angoisse de la grossesse, avec l’avortement illégal et le plus souvent réalisé dans des conditions qui mêlent sordide et danger physique, tel est bien l’un des enjeux du MLF à travers la lutte pour la liberté de l’avortement.

Cette tragédie, le mot n’est pas trop fort, de l’avortement est sinistrement dit dans ce détournement des « Feuilles mortes » devenues « Les femmes mortes » :

 Les femmes mortes se ramassent à la pelle

Les avortées les avorteuses aussi

Et les fœtus remplissent les poubelles

Car avorter c’est illégal ici.

 C’est une chanson

Qui nous ressemble

Toi tu baisais

Moi j’avortais

On faisait ça

Surtout l’dimanche

Car le lundi

Fallait bosser

Le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur publie la liste des 343 femmes qui déclarent : « un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont condamnées (…) On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l’une d’elles. Je déclare avoir avorté. »  Avec ce manifeste l’avortement, pratique interdite et sujet tabou, trouve place en Une des journaux tandis que sur l’air du Galérien, chanté à l’époque surtout par Yves Montand et Les compagnons de la chanson, quelques-unes composent « Les galériennes » :

 Je m’souviens ma mère disait

 T’en vas pas voir les hommes

J’y ai été, j’ai avorté

Et c’est bien fait pour ma pomme

 Y m’a dit faut t’débrouiller

C’est des histoires de femmes

Je n’veux pas m’en occuper

J’veux pas d’illégalité

 Jean Daniel t’as bien eu peur

Mais tu t’es fait du beurre

T’en fais pas c’est pas fini

T’en verras d’toutes les couleurs

 Au Nouvel Observateur

C’est c’qu’ils ont eu d’meilleur

Si les tirages ont monté

C’est grâce au sang des avortéesY’a la mère Evelyne Sullerot

Qu’a refusé d’signer

Elle nous a toutes traitées

 De lesbiennes excitées

Nous sommes toutes des avortées

Car nous sommes toutes des femmes

Nous sommes toutes des exploitées

Cela ne peut plus durer

D’un autre style, enlevé, drôle, satirique, mais pour dire le même problème ancestral, cette chanson publiée composée un soir d’avril 1971 par une certaine Lili, qui se rendait au débat organisé par le Nouvel Observateur sur le thème « L’avortement, pourquoi ? ». Elle annexe un air des années 30, qui rendit célèbre Gaston Ouvrard : « J’ai la rate qui se dilate ».

La pilule oubliée

L’stérilet qui s’est barré

Le diaphragme mal placé

Jules s’est pas retiré

La capote a crevé

Le bidet ça a raté

 Refrain :

Ah vraiment qu’c’est embêtant

D’être toujours enceinte

Ah vraiment qu’c’est embêtant

Tous ces avortements

 L’Angleterre c’est trop cher

La Roumanie c’est fini

Le persil inutile

Et la sonde vagabonde

La quinine t’as bonne mine

Le cheval c’est brutal

La seringue ça rend dingue

Les tuyaux c’est bien beau

Dans les manifestations, les rassemblements, les meetings, les slogans fusent : « Pas d’enfants à la chaîne, pas de chaîne pour les enfants », ou encore  « Nous aurons les enfants que nous voulons », « Un enfant si je veux, quand je veux ! », « Travail, famille, patrie, y’en a marre », « Enfants désirés, enfants aimés »….

Aux slogans s’ajoutent des chansons très offensives telle cette « Carmagnole de la contraception », chantée pour la première fois en décembre 1972 par des femmes qui s’étaient glissées dans les tribunes de l’Assemblée nationale lors du débat d’un projet de loi tendant à créer le « conseil supérieur de l’information sexuelle, de la régulation des naissances et de l’éducation familiale »

 Debré aurait voulu (bis)

Qu’on fasse des enfants tant et plus (bis)

Mais nous n’avons que faire

De pondre pour les guerres.

La planète déborde,

Nous disons non (bis)

La planète déborde

Vive la contraception !

Refrain

Ah, ça ira, ça ira, ça ira !

La société mâle à la lanterne

Ah, ça ira, ça ira, ça ira !

Tous les phallocrates on les pendra.

 refrain

Société Mâle et Députés (bis)

Juges, médecins et curés (bis)

Nous en avons ras l’bol

Des pantins, des guignols

Les femmes se libèrent

Nous disons non ! Nous disons non !

 Plus de juments poulinières

Vive la contraception !

 refrain

Plus de mariage, plus de servage (bis)

Mettons les bites dans les marmites

Les spermatos dans l’caniveau

Déchaînons-nous ensemble

Brûlons tous nos torchons

Chantons la liberté

De nous aimer, de nous aimer

Chantons la liberté

De nous aimer

Comme ça nous plaît !

L’ancien Premier ministre du général de Gaulle, connu pour ses positions natalistes et anti- pilule contraceptive, sera à nouveau épinglé dans une autre chanson, cette fois sur l’air du succès de Dario Moreno, « Brigitte Bardot, Bardot… » d’autant que comme ministre de la Défense nationale, il prône une France de 100 millions d’habitants :

 Debré, nous n’te ferons plus d’enfants

Non, non, non, non…

Pour faire de la chair à canon,

Non, non, non…

S’abrutir à la production,

Oh non !

Et vive la contraception…

 Plus jamais ne nous marions

Non, non, non, non…

Ne restons plus à la maison ,

Non, non, non, non…

Leur amour c’est comme une prison,

Oh non !

Faisons des fêtes et des chansons

Cette chanson sera reprise souvent dans les manifestations en faveur de l’avortement, même après le vote fin 1974 de la loi Veil, qui libéralise enfin l’interruption volontaire de grossesse. On l’entendra encore lors de la manifestation du 6 octobre 79 qui réunit dans les rues de Paris près de 50000 femmes venues de toute la France.

            « Double journée, demi-salaire, y’en a marre ! »

Bas salaires, précarité, temps partiel, harcèlement sexuel, les femmes sont aux premières loges. Dès le début des années 70, les féministes dénoncent les conditions spécifiques faites aux femmes dans les usines, les bureaux, les magasins tandis qu’elles partagent les luttes que mènent certaines d’entre elles. Citons à titre d’exemple le soutien apporté aux grévistes d’une usine de bonneterie à Troyes

Ou encore la solidarité avec les grévistes des Nouvelles galeries de Thionville : « Les vendeuses en ont marre d’être doublement asservies et exploitées parce qu’elles sont des femmes, marre des salaires et des brimades humiliantes pour petites femmes » (Tract publié dans Le Torchon brûle » N°4)

En chanson, cela donne, sur l’air des « petites femmes de Pigalle » :

 De deux choses l’une

Il vous faut choisir

Toutes nous augmenter

Ou bien vous barrer

On n’en a pas l’air

Mais il faut se méfier

car on est toutes là

Prêtes à se bagarrer

 Refrain

Ah les p’tites femmes, les p’tites femmes des Galeries (bis)

 

On a l’air fragiles

Mais rien ne nous fait peur

Même les gardes mobiles

Sont partis ailleurs

Quand à vous les filles

Qui n’y croyez pas

Ferez triste mine

Quand on gagnera

 Ah les petites femmes…

 Ah ce qu’ils étaient drôles

Derrière les banderoles

On ne voyait que leurs petites, guibolles

Quand à leur frimousse

Mieux vaut pas la voir

Car ils ont tous des gueules de barbares

Ah les petites lopes de la gendarmerie (bis)

La mise en cause de l’exploitation dans le travail se double d’une dénonciation du travail domestique ou plutôt du fait que celui-ci est pour une très grande part assumé par les femmes. Cette mise en cause de la « double journée » des femmes sera et est encore un leitmotiv des manifestations ; on la retrouve dans ce « journal chanté d’une femme en ménage » (sur l’air de la chanson de Guy Béart « Le matin je m’éveille en chantant ») publié dans le numéro 1 du journal « Les pétroleuses » :

 Refrain

Le matin, je me lève en chantant

Et le soir, je me couche en dansant.

 Tout le jour, je fais la fête

en m’levant c est déjà chouette

 je commence par nettoyer

et je vais vite faire leur café.

 À 7 heures, il faut qu’j ‘sois prête
fraîche, dispose et très coquette

j’m’ entasse dans le métro

pour y faire mes huit heures de boulot.

 Mon patron me pince les fesses
le regard plein de promesses

et il est si bon pour moi

que j aurai p têt’ le treizième mois.

 En rentrant faut que me dépêche
car le gosse est à la crèche

je prépare le dîner,

pendant qu’ils regardent la télé

 Mon mari encore s’inquiète

Qu’à 10 heures je n’sois pas prête

Car depuis qu’il est couché

Il n’attend plus que moi pour baiser

« Votre libération sexuelle n’est pas la nôtre ! »

Les filles du MLF sont traitées de « mal baisées », d’ « hystériques », de castratrices », de « gouines », elles s’en moquent, elles tournent les injures en dérision et même elles en rajoutent. Ainsi cette chanson, sur l’air du célèbre « C’est vrai », succès de Mistinguett dans les années 30 :

 Ils disent qu’on est des hystériques, des salopes excentriques :

c’est vrai

Ils disent que l’on a dans nos slips des couteaux électriques :

c’est vrai

Ils peuvent toujours causer, nous on s’en fiche

Notre  libération, ce n’est pas du bidon !

Ils disent : on n’est pas tous salauds

On n’s’rait pas MLF, s’ils n’étaient pas phallos.

 Ils disent qu’on est toutes des r’foulées des frustrées mal baisées :

c’est vrai

Ils disent qu’on est toutes des lesbiennes agressives, pleines de haine :

c’est vrai

Mais ça ils nous le disent quand on les plaque et que, leur cinéma tombe complet’ment à plat.

 Ils disent : tu n’sais pas c’que tu rates

Caresses moi l’omoplate, et tu verras c’que c’est.

 Justement, de certaines caresses, de certaines manières de faire l’amour, elles ne veulent plus. Elles le disent, le crient, le chantent, par exemple sur l’air de « La vie en rose », succès d’Edith Piaf

Quand il me prend dans ses bras

Je me dis ben voilà

C’est parti pour la France

Il me dit des mots d’amour

Des mots de tous les jours

Mais ça n’est pas Byzance

Il est entré dans mon corps

Comme un salaud d’butor

J’ai vraiment pas eu d’chance

C’est lui pour lui,

Moi pour lui, dans la vie

Il me l’a dit, l’a juré cette nuit

Et lorsque je l’aperçois

Moi je lui dis tout bas

Ça n’durera pas

 Ce qui durera, c’est une déconstruction des rôles sexuels, une exigence de transformation des rapports entre les sexes, une mise en cause d’une certaine conception de la libération sexuelle qui en faisant de la jouissance une sorte de « devoir » reconduit une image traditionnelle de la virilité et n’entame en rien la domination masculine. N’est-ce pas ce que dit, sur l’air des Sixteen tones dont Les Platters avaient fait un grand succès, ce texte écrit par un groupe de l’époque autobaptisé « Les polymorphes perverses » ?

 Y’en a ras l’bol de se prosterner

Devant l’érection d’un phallus fatigué

Car de vous messieurs on peut se passer

Et jouir enfin sans être humiliées

Y’en a ras l’bol de cette morale

Des tabous sexuels et super mâles

Les femmes ne sont pas faites pour procréer

Je sais qu’un jour elles pourront le prouver

Y’en ras l’bol depuis l’temps qu’on glandouille

Il s’rait temps d’prouver qu’on a pas besoin d’couilles

Pour s’organiser et, s’il le faut, cogner

Pour conquérir toutes les libertés
Y’en a ras l’bol d’être mal baisées

Par des mecs imbus de leur supériorité

L’amour entre nous c’est l’égalité

Et vive l’homosexualité

             Visibilité lesbienne

En 1971 nait le FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire). Ce front qui rassemble filles et garçons se lance aussi dans la chanson, notamment avec une Internationale revue et corrigée :

  C’est l’orgasme final

Couchons-nous et demain

Lesbiennes et pédales

Seront le genre humain.

La lutte commune ne durera guère, les lesbiennes, devant l’affluence croissante des garçons, s’en allant pour former « Les gouines rouges » qui font leur véritable apparition lors des « Journées de dénonciation des crimes contre les femmes » qui se tiennent au Palais de la Mutualité, à Paris, les 13 et 14 mai 1972.

Lors de la Foire des femmes qui se déroule le 17 juin 1973 à la Cartoucherie de Vincennes, un autre contenu sera donné au tube de Jacques Dutronc « J’aime les filles » :

J’aime les filles du MLF
Toutes les filles et je vous dis

Y a plus de belles, de grosses, de laides

J’aime les filles et je suis une fille

J’aime les homos, les hétéros

Les paranos, les hystéros

Les divorcées, les solitaires

J’aime les mères célibataires

 J’aime les filles annie Christine

J’aime les filles françoise jocelyne

J’aime les filles julie suzon

Qui ne gardent que leurs prénoms

 J’aime les filles qui viennent de naître

Qui osent chanter et se connaître

Qui osent danser aimer jouer

Du saxophone, de la clarinette

 J’aime les filles qui se révoltent

J’aime les filles qui claquent les portes

J’aime les filles qu’envoient dinguer

Tous les mecs qui les ont fait chier

 Les yeux la bouche les seins le cul

Du corps en miettes on n’en veut plus

Retrouvons-nous et jouissons

De notre corps comme nous voulons

 Nous rejetons tous les mectons

Tous les dutronc les phallocons

Tous les dragueurs les dons Juans

Les découpeurs de femmes en rond

 J’aime pas du tout dutronc du tout

J’aime pas du trou, du tronc, du cou

J’aime plus du coup, dutronc du trou

 J’aime plus du tout dutronc du tout !

  Votre féminisme n’est pas le nôtre

           Le MLF marque des points, impossible d’ignorer ses luttes, ses dénonciations, ses revendications. Et le féminisme devient une cause sur la scène internationale. L’année 1975  est décrétée par  l’ONU « Année internationale de la femme » tandis qu’en France, peu de temps après son élection à la présidence de la République, Valéry Giscard d’Estaing nomme la journaliste Françoise Giroud secrétaire d’état à la condition féminine.

De ce féminisme officiel qui récupère et surtout édulcore leurs luttes, les ramenant à une sorte d’intégration égalitaire à l’ordre établi, les femmes du MLF ne veulent pas. Le 8 mars de cette année 75, elles manifestent avec se slogan  « ni Giroud, ni l’ONU ne parleront pour nous ». A Paris c’est un cortège coloré, joyeux qui s’empare des rues, les femmes dansant et chantant  sur l’air de « Il était une bergère qui allait au marché » :

 Les hommes savent plus quoi faire

pour nous remettre au pas.

Voilà qu’ils nous libèrent,

il nous manquait plus qu’ça !

Ils causent de nous dans les forums

Ils nous préparent des p’tites réformes

 

Trois pas en avant

Trois pas en arrière

Trois pas su’I’côté

Trois pas d’l’aut’côté.

            Les femmes ont retrouvé les femmes

En achèvement de cette « année de la femme » la télévision eut l’humoristique idée de s’en féliciter avec une émission sur Antenne 2 au titre d’une originalité avérée : « L’année de la femme , ouf, c’est fini ! ». En fait d’humour, il y eut une enfilade de banalités misogynes qui poussèrent quatre femmes (Nadja Ringard, Carole Roussopoulos, Delphine Seyrig, et Ionna Wieder) à se demander ce que Françoise Giroud était allée faire dans cette galère. Ce fut Miso et Maso vont en bateau, bande vidéo en forme de détournement et de droit de réponse assortie d’une chanson composée par quelques-unes (Annie-Elm, Catherine Crachat, Pepita Regalo, Rose Prudence, des pseudos, évidemment) de la fine équipe du Sexisme ordinaire, cette chronique drôle et féroce publiée chaque mois dans la revue Les temps modernes. Agacées par le chantre officiel de l’année de la femme, Jean Ferrat, elles donnèrent d’autres paroles à sa chanson « La femme est l’avenir de l’homme ».

 Leur poète était encore rond

Il s’était gouré d’horizon

L’avait sûrement du vague à l’âme.

Il peut donner sa démission

Depuis qu’elles rient de ses chansons

Les femmes ont retrouvé les femmes.

 Avec leurs perceuses électriques

Et leurs bombes très atomiques,

Avec leur tiercé du dimanche

Et leurs tondeuses à gazon,

Ils brament à la castration,

C’est le patriarcat qui flanche.

 Face aux vieilles mâles façons

On veut pas de leurs rogatons

Ils peuvent remballer leur belle âme.

Depuis qu’elles ne sont plus leurs pions,

Depuis qu’elles brûlent leurs torchons,

Les femmes ont retrouvé les femmes.

 Ils ont baisé dans la violence

Pour contrôler nos jouissances

Pendant des temps, des millénaires.

Ils sont encore au Moyen Age;

Siècles d’infini pelotage

N’arriv’ront plus à nous faire taire.

 La raison n’est plus de saison

Qu’ils prennent garde à leurs arpions

Et qu’ils remballent leur belle âme.

Depuis qu’elles ne sont plus leurs pions

Qu’elles ne sont plus leurs paillassons

Les femmes ont retrouvé les femmes.

 Ils pensent qu’ils nous récupèrent

Parc’qu’ils nous flanquent une secrétaire

A la Condition féminine;

Ils pensent qu’ils nous rémunèrent

En nous collant le nom du Père.

On march’ra plus dans leurs combines.

 

 

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