Les affabulations de Catherine Clément sur mai 68 (1er mars 2009)

« Dans le TGV qui m’emmène à Marseille, je lis « Mémoire » de Catherine Clément qu’un ami, sachant que j’avais eu C.C. comme prof de philo à la Sorbonne m’a offert pour ma fête. Quand à l’approche d’Avignon la grisaille a laissé place au soleil, j’en suis à mai 68, stupéfaite alors de lire que les AG de philo se tenaient à Jussieu et que les étudiants de philo, « à l’unanimité, votèrent la destruction du savoir bourgeois, il fallait brûler les livres, tous les livres! » Ah non, pas une seule AG de philo à Jussieu, elles se tenaient soit dans un amphi de la Sorbonne, soit dans un amphi de Censier et quand la Sorbonne puis Censier furent fermés, elles continuèrent une bonne partie du mois de juillet – singulière obstination des philosophes – au CHU de la Pitié-Salpêtrière. Quant à cette histoire de vote « unanime » pour des « buchers de livres », je me demande bien d’où elle sort. Que les ou plutôt des étudiants de philo aient qualifié le savoir de « bourgeois », sans doute. Mais une AG votant à l’unanimité qu’il fallait brûler les livres, et puis quoi encore! Catherine Clément a la mémoire qui flanche drôlement car évidemment je ne peux pas penser qu’elle a inventé cette histoire pour rendre plus présentable son adhésion, en juillet 68, au parti communiste, prétendument unique défenseur « des livres, du savoir, de la transmission ».

Un mot encore, à propos de mai 68 ou plutôt de ses effets sur l’enseignement. Devenus profs, certains soixanthuitards ont en effet craché sur la culture dite « bourgeoise » et refusé de la transmettre à leurs élèves. D’autres ont estimé – ce fut mon cas (d’autant que je devais beaucoup à l’école de la République) – qu’ils avaient en effet à aider les fils et filles de prolos (langage de l’époque) à entrer non dans la culture bourgeoise mais la culture tout court. De grâce, finissons-en avec les représentations unilatérales, monolithiques, faciles, si faciles… »

 

Ci-dessus les quelques lignes que j’ai consacrées, dans une chronique publiée par Libération le 21 février dernier,  à ce que Catherine Clément raconte à propos de mai 68.

Faute de place, je n’ai pas pu apporter d’autres précisions ou plutôt rectifications. Je les donne ci dessous :

* Quand même confondre Jussieu et Censier, faut le faire ! Ni les mêmes lieux dans Paris, ni les mêmes études, à l’époque lettres et sciences humaines à Censier, sciences à Jussieu. Ce qui est étonnant, de surcroît, c’est qu’aucun lecteur (amical ou professionnel) du manuscrit n’ait repéré l’erreur ! Erreur commise dans les pages consacrées à mai 68 et même avant puisque C.C raconte (page 168) qu’elle était une jeune assistante de philosophie et qu’elle allait au café avec ses étudiants. Elle précise même l’un de ces cafés. « Quand la Sorbonne ouvrit son antenne à Jussieu, écrit-elle, nous trainions souvent après les cours dans le salon de thé de la Grande mosquée ». Ce qui est vrai puisque étant à l’époque étudiante en philo et m’étant inscrite au TP de celle qui s’appelait alors Catherine Backès, je suis allée plusieurs fois avec elle et en compagnie d’autres étudiants dans le dit salon de thé, qui est plus proche de Censier, justement, que de Jussieu!

* Pour en revenir à mai 68, le seul étudiant de philosophie dont dans ce livre que C.C. cite le nom, François Balmès, est mort. Donc aucune réponse ne viendra de sa part.

* C.C. prétend être restée la seule avec les étudiants de philo, alors que tous les autres professeurs, maitres-assistants et assistants « tournèrent les talons », c’est son expression, après la décision prise par les étudiants, par « un vote à main levée », d’élire les professeurs. Sur ce point encore, confusion et erreur (mémoire qui flanche? Volontaire?) Reprenons. Les étudiants de philo ne décidèrent pas d’élire les profs. Ils décidèrent que pour élire les membres du comité de grève de philo, les étudiants comme les profs (quel que soit leur statut) constitueraient un collège unique. Ainsi, prétendaient-ils alors, serait abolie la différence profs-étudiants, ce qui était évidemment une ineptie puisque la différence n’était pas que symbolique mais bien réelle, les professeurs étant des fonctionnaires salariés de l’Etat. Donc il s’agissait que les étudiants élisent les représentants des profs dans le comité de grève, mais pas les profs en tant que tels!

Quant au fait que C.C serait la seule à être restée jusqu’au bout avec les étudiants de philo, c’est complètement faux. Si j’étais Olivier Revault d’Allonnes, René Schérer, Elisabeth de Fontenay, Hélène Védrine, d’autres encore, présents dans les AG en juin et même dans celles de juillet qui se tinrent à la Pitié Salpêtrière, je trouverais que l’ex collègue Catherine Clément ne manque pas d’air!

 

Pourquoi s’attarder sur ce que certains doivent considérer comme des détails dérisoires ? D’abord parce qu’il faut sans cesse contribuer à la rectification des erreurs ! Ensuite parce qu’il ne faut pas laisser passer n’importe quelle écriture ou plutôt réécriture de l’histoire. Qu’en présentant comme elle le fait et Mai 68 et elle-même dans ces semaines-là, C.C dresse sa propre statue, après tout, ce n’est pas pêché capital ! Mais pas au prix d’erreurs, de contre-vérités, de dénaturation. Surtout quand avec un « brûler les livres »ce n’est pas n’importe quelle accusation qui est lancée.


(Pour en savoir davantage sur le déroulement des AG de philo en mai et juin 68, lisez donc « 32 jours de mai« !)

   

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