La déportation des enfants juifs du 20ème (17 octobre 2006)

Quel magnifique travail ! Avant d’utiliser ce qualificatif, j’ai hésité. Etait-il possible, avais-je le droit, d’user de ce mot pour saluer un ouvrage qui dit le malheur, la souffrance, la mort, la saloperie ?

Mais il faut l’affirmer et le répèter, c’est un travail magnifique, soit un travail grand et remarquable et admirable que celui qui nourrit l’ouvrage collectif que le comité « Ecole de la rue de Tlemcen » vient de publier sous le titre « Se souvenir pour construire l’avenir. Ils habitaient notre quartier ».

« Ils » c’est-à-dire les 1000 enfants du 20 ème arrondissement de Paris qui d’août 1942 à juillet 1944 ont été arrêtés, déportés et presque tous assassinés à Auschwitz. Plus de 1000 enfants du 20ème arrondissement de Paris soit près du dixième des enfants déportés de France, parce que nés Juifs. Peut être ne se souvient-on pas assez que 11000 enfants furent déportés de France, dont 8000 nés en France. Et sur ces 11000, 2000 avaient moins de 6 ans. Dans le 20ème, le plus jeune avait vingt jours. Oui, vingt jours.

 

D'autres ouvrages ont raconté les arrestations par la police et la gendarmerie de Vichy, la fouille des immeubles, des quartiers, les heures passées au Vel d’Hiv, l'enfermement dans les camps du Loiret (Pithiviers et Beaune-la-Rolande), puis dans celui de Drancy, la séparation d’avec les pères et les mères, la déportation, l’extermination.

Celui-ci adopte un angle un peu différent puisqu’il met en mots et en images à la fois le passé et le présent, entrelaçant ces deux temporalités dans un travail de mémoire conduit par des enfants d’hier devenus adultes et par des enfants d’aujourd’hui, élèves des écoles où allaient les filles et les garçons arrêtés durant l’Occupation.

Les noms des enfants et certaines des photos figurent dans le « Mémorial des enfants juifs déportés de France » de Serge Klarsfeld. Ici s’ajoute le nom de l’école qu’ils fréquentaient, ces nombreuses écoles du 20ème arrondissement dont les façades portent, apposée année après année, une plaque commémorative que chaque passant peut lire et dont le hall d’entrée en offre une autre où sont inscrits le nom et l’âge des élèves déportés.

 

En relatant le travail accompli par le « comité de la rue Tlemcen » depuis 1997, comité qui porte le nom d’une des écoles concernées – travail qui mêle témoignages, recherches d’archives, analyses, questionnement, cérémonies du souvenir, activités pédagogiques – ce livre redonne un nom, un visage, une adresse, une famille, à ces enfants si tôt disparus, si tôt assassinés. Et paradoxalement il leur donne et une sépulture symbolique et presque une vie, quand, au fil des pages, s’égrènent les noms des rues et des écoles, les photos d’avant la tragédie, photos de famille ou photos de classe, gamins venus d'ailleurs avec une bouille de Belleville et de Ménilmontant, les bulletins scolaires, les cahiers, parfois, pour les plus grands, quelques lettres écrites des camps…

Il y a aussi, mêlés aux traces du passé, les poèmes écrits par les élèves d’aujourd’hui, leurs dessins, leurs réflexions, leurs interrogations, sur la shoah, sur le racisme, sur les droits de l'homme, interrogations faites au coeur d'un arrondissement parisien qui n'a pas cessé d'être un lieu d'immigration, jadis polonaise ou arménienne ou italienne, aujourd'hui maghrébine, africaine, asiatique…

Il y a enfin les témoignages de celles et ceux qui ont, heureusement, échappé à l’arrestation et à la mort. Ils étaient enfants, ils ont grandi, ils ont vécu, ils sont maintenant âgés. Ils n’ont pas oublié. Ils n’ont pas oublié leurs petits camarades, qu’ils n’ont jamais revus. Ils n’ont pas oublié les hommes et les femmes à qui ils doivent d’avoir échappé, à 5 ans, à 8 ans, à 11 ans, au pire : telle concierge qui a menti aux policiers postés à l’entrée de son immeuble, tel voisin qui les a cachés, telle institutrice qui les a conduits dans la cave de l’école…

France et Français de la collaboration, de la dénonciation, des lettres anonymes, de l’antisémitisme. Celle qui, à « un visage d’enfant confiant et neuf, pour reprendre les mots d’Albert Cohen dans Ô vous frères humains, ne fait que jeter un paquet d’immondices ». La saloperie, disais-je au début.

Aussi France et Français de la solidarité, de la résistance, du courage. Ou simplement, tout simplement, de la compassion.

Deux France. Est-ce inactuel ?

 

Comité Ecole de la rue Tlemcen : Se souvenir pour construire l'avenir. Ils habitaient notre quartier… Les éditions du Colombier. 22 euros.

Adresse du comité : 61 rue des Amandiers. 75020 Paris